Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 09:57

Après la consternation et le découragement qui nous ont saisis devant ces actes relevant d’une barbarie obscurantiste que l’on croyait désormais dépassée, il faut tenter malgré tout de réfléchir. Les attentas du 7 Janvier dernier ont ébranlé la confiance tranquille que nous avions en des valeurs que nous imaginions sinon partagées par tous, en tout cas solidement installées dans le paysage de nos démocraties pluralistes. Le fait qu’autant d’entre nous aient ressenti comme un impératif de descendre dans la rue le 11 Janvier pour manifester notre attachement à ces valeurs montre bien que leur évidence et leur solidité ont été mises à mal. Les questions soulevées sont nombreuses et complexes. Je souhaiterais seulement ici évoquer quelques aspects sans prétendre en rien faire le tour d’un problème dont la complexité est vertigineuse ni donner un avis péremptoire, mais simplement exprimer un ressenti et jeter quelques pistes de réflexion.

 

1°/ La question de la place de la religion dans la vie publique doit être interrogée dans la mesure où les croyants d’une religion demandent que soit publiquement imposé le respect de leur croyance et que le blasphème soit interdit. C’est le fait à mon sens non pas d’une religion particulière qui serait l’islam, mais de toutes les religions monothéistes. L’œuvre Piss Christ (qui représente un crucifix immergé dans de l’urine) de l’américain Andres Serrano fut jugée blasphématoire par des mouvements chrétiens qui demandèrent son interdiction et lorsqu’elle fut exposée à Avignon en 2010, l’œuvre fut vandalisée et les gardiens qui tentèrent de s’opposer à sa dégradation furent molestés. Les religions monothéistes ont une inévitable pente à l’intolérance et au totalitarisme dans la mesure où elles proclament un dieu unique, qui plus est, un dieu jaloux qui entend régenter la vie pratique des hommes. Je rejoins tout à fait sur ce point l’analyse de Franck Ramus présentée dans un récent article du Huffingtonpost :

 

http://www.huffingtonpost.fr/franck-ramus/etre-charlie-cest-aussi-reconnaitre-la-responsabilite-des-religions_b_6468662.html

 

Si le christianisme fait aujourd’hui preuve de plus de mansuétude vis-à-vis de ceux qui ne sont pas chrétiens, à mon sens ce n’est certainement pas parce qu’il serait une religion de l’amour alors que l’islam serait une religion de la violence, c’est beaucoup plus prosaïquement parce que ses prétentions à régenter le vie des hommes se sont heurtées à la constitution d’un Etat de droit, d’une culture laïque et aussi (et peut-être surtout) d’un marché économique ayant l’impératif besoin d’une gestion rationnelle du social (ceux que la question de l’influence du marché économique sur les modes de vie intéresse peuvent lire avec profit les excellents travaux de l’historienne Laurence Fontaine). Les prétentions du christianisme ont donc été limitées de l’extérieur par ces forces qui se sont vigoureusement opposées à son hégémonie. Ce n’est pas une question de nature de la religion (juive, chrétienne ou musulmane), c’est une question de rapports de forces. Une religion ne s’adoucit et ne devient tolérante que lorsqu’on lui pose fermement des limites.

 

La leçon à retenir est que si nous voulons continuer à vivre comme nous l’entendons, à ne pas nous voir imposer ce que nous devons manger ni quand ou la façon dont nous devons vêtir, si nous voulons pouvoir continuer à faire l’amour avec qui nous le désirons et dans la position qui nous plaît sans que tout cela ne nous soit imposé ou interdit par des injonctions religieuses, il est fondamental de protéger et de défendre les institutions et la culture laïques qui maintiennent les religions, toutes les religions, dans les limites d’une croyance certes respectable, mais personnelle et d’une pratique morale purement privée en leur imposant de renoncer à leur irrépressible tendance à vouloir à faire loi pour tout le monde.

2°/ La question de la liberté d’expression et de ses limites est également posée. On s’est demandé s’il faut limiter la liberté d’expression quand elle heurte trop brutalement la sensibilité de certains ? Faut-il au contraire l’étendre jusqu’à un droit au blasphème ? J’ai défilé le 11 Janvier, j’ai été aussi Charlie, mais à titre purement personnel, je dois dire que je n’ai jamais aimé ces caricatures. Je trouve que heurter de front les croyances des gens et tourner en dérision ce qui leur est cher n’est certainement pas le meilleur moyen de les faire réfléchir et peut-être de faire évoluer leurs idées, je crois que c’est inutilement les crisper, voire les radicaliser et empêcher toute discussion. Bref, je préfère un débat respectueux à une caricature.

 

Ceci dit, j’estime qu’on ne peut interdire l’expression de ce qui choque. On ne peut limiter la liberté d’expression au nom du fait que certains sont choqués par ce qui est dit car quoi qu’on dise, il y aura toujours quelqu’un qui sera choqué. Et pourquoi la loi devrait-elle protéger ceux qui sont choqués dans leur foi religieuse plutôt que ceux qui sont choqués dans leurs valeurs de vie ? Par exemple, moi je suis très choquée quand j’entends dire (par des insensés qui ne comprennent rien à rien bien sûr et qui mériteraient les pires châtiments !) que la philosophie ne sert à rien, qu’elle n’est un art oiseux de couper les cheveux en quatre. Je paie mes impôts comme n’importe quel citoyen et si la loi réprimait le blasphème qui choque les croyants, je serais donc tout à fait en droit de réclamer que la loi réprime aussi toutes les appréciations négatives portées la philosophie qui m’est aussi chère que leur foi religieuse pour les croyants ! On comprend donc clairement que si l’on met des limites à la liberté d’expression, très vite on ne pourra plus rien dire du tout car quoi qu’on dise, quelqu’un sera choqué ou pourrait l’être.

Il y a donc une nécessité incontournable que la liberté d’expression soit totale car soit elle est totale, soit elle n’est pas et mieux vaut pour nous tous qu’elle soit totale plutôt qu’absente, le prix à payer étant de supporter avec patience ou indifférence les discours qui heurtent nos convictions les plus chères. Dans Justice et Démocratie, John Rawls, sans doute l’un des plus grands penseurs politiques de notre siècle, écrit : « il n’existe pas d’univers social sans perte. » Il faut se résigner à perdre en route certaines conceptions qui sont incompatibles avec une société juste, même si elles peuvent objectivement avoir une certaine valeur. La question à nous poser est non pas « quelle valeur est bonne » en les prenant une par une mais « quel monde social voulons-nous ? » en considérant globalement le système de valeurs qui constitue ce monde. La liberté d’expression a ses effets pervers, elle confine parfois à un droit de dire tout et n’importe quoi et de blesser autrui, mais elle fait indiscutablement partie du monde social qui est réalistement sinon le meilleur, du moins le moins pire dans lequel nous pouvons espérer vivre.

 

3°/ L’enseignement de la morale républicaine à l’école peut-il nous sauver ? Disons-le brutalement : pour moi les leçons de morale n’ont jamais généré que l’ennui chez ceux qui les reçoivent et l’autosatisfaction chez ceux qui les dispensent. En écoutant les journaux télévisés, j’ai entendu diverses réactions et parmi elles un lycéen a eu une magnifique prise de conscience. Comme on lui demandait comment éviter de tels actes, il a répondu, « il faut qu’on nous cultive ». Ces évènements sont aussi le fruit d’une société qui tient pour négligeable la culture, l’effort intellectuel, la rigueur dans la pensée et l’exigence du progrès de la conscience. Dans Galilée et les Indiens (petit livre pétillant d’intelligence et plein de lucidité dont je dont je vous conseille chaleureusement la lecture), le physicien Etienne Klein écrit : « La science n’énonce certes pas ce que nous devons penser, mais à propos des choses ou des phénomènes qui relèvent de sa compétence, elle a d’autant plus d’autorité pour nous indiquer ce que nous ne pouvons plus croire. » En cultivant les élèves, en leur donnant des connaissances, on les immunise contre les croyances absurdes qui génèrent le fanatisme, on leur fait toucher du doigt la complexité du monde et des problèmes et on les éloigne ainsi de toute vision simplificatrice et irrationnelle. Comme le dit Etienne Klein « Un homme qui sait que son espèce n’a pas cessé d’évoluer et que l’univers est vieux de 13,7 milliards d’années ne se pense pas de la même façon qu’un autre qui croit dur comme fer qu’il a été crée tel quel en 6 jours dans un univers qui n’aurait que six mille ans. » Disons plus clairement qu’il y a de fortes chances que le premier soit tout de même moins obtus que le second et qu’il adopte donc un comportement plus modéré et nuancé vis-à-vis des opinions de ses semblables.

 

Ce n’est pas l’école qui a failli à sa mission, c’est ceux qui lui ont fixé comme mission d’être un lieu d’apprentissage du vivre-ensemble ou un outil de transmission des valeurs sociales, non que ces valeurs soient dénuées d’intérêt, mais le but de l’école est de transmettre des savoirs objectifs obtenus par un effort critique et un usage rigoureux de notre raison. C’est à travers la transmission de ces savoirs que le vivre ensemble ou les valeurs républicaines peuvent prendre sens. Elles sont immanentes à l’esprit critique et à l’ouverture au dialogue qui structurent la recherche du savoir. Vouloir les enseigner à part relève du vœu pieux, c’est les réduire à n’être qu’une vide abstraction qui restera sans efficace sur les esprits. C’est en apprenant comment se constitue une science que l’on comprend pourquoi l’esprit critique n’est pas une option, mais le plus puissant moyen d’un progrès intellectuel. C’est en analysant des textes littéraires ou philosophiques que l’on comprend combien est laborieux et lent l’effort que nous devons faire pour jeter un peu de lumière sur le monde si complexe dans lequel nous vivons. C’est cet effort intellectuel, lorsqu’il est vécu en première personne par l’élève, qui nous protège de toute solution simpliste et schématique, nous éduque à l’esprit critique et nous rend attentif à la nécessité d’un dialogue respectueux. Kant disait que les valeurs de la culture étaient les seules vraies valeurs. Plutôt que la morale républicaine, c’est la culture qui doit revenir à la place qui est légitimement la sienne : au centre de l’école.

 

Si vous souhaitez réagir à ce texte, vous pouvez le faire sur le blog d'Evelyne Buissière :

 

Partager cet article

Repost 0
Société alpine de philosophie - dans Réflexions sur l'actualité
commenter cet article

commentaires

Edith LEVY 25/01/2015 21:34

Merci pour ce très beau texte.J'ai eu la chance d'avoir eu, écolière, pendant les "sombres temps," comme instituteur, un hussard de la République, qui m'a enseigné que la culture s'opposait à la barbarie. Je suis troublée par le fait que la plupart des terroristes ne soient nullement des analphabêtes, aient bénéficié d'une scolarité, voire d'un enseignement supérieur. Les nazis, aussi, étaient issus d'un peuple très cultivé. Aussi je repose, avec angoisse, l'ancienne question " science sans conscience "....

Présentation

  • : Le blog de Société alpine de philosophie
  • Le blog de Société alpine de philosophie
  • Contact

Recherche