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22 mars 2020 7 22 /03 /mars /2020 12:47

Par Léo Marignane, étudiant en philosophie à l'Université Grenoble Alpes

 

La séance a été présentée par Guillaume Bourgois, Maître de conférences en études cinématographiques et Thomas Boccon-Gibod Maître de conférences en philosophie.

 

Lundi 9 mars au soir, soit un peu plus d’une semaine avant que toute manifestation culturelle soit rendue impossible en raison des mesures contre la propagation du virus Covid-19, nous assistions à la dernière séance du premier cycle de ciné-philo de Grenoble consacré au pouvoir. Et quelle clôture pour ce thème ! On projetait Vincere de Marco Bellocchio, une fresque historique et biographique sur l’Italie fasciste et son leader Benito Mussolini. Il était donc question du pouvoir dans ce qu’il peut avoir de plus total et monstrueux, de l’apparition et de l’amplification d’un phénomène politique extrême. Par son thème, Vincere devait nous mettre en face à face avec les pires années de l’Italie et un personnage aussi détestable que le Duce. Et aussi surprenant que cela puisse paraître le pari fut relevé, mais d’une manière absolument inattendue. A aucun moment nous n’avons vu un documentaire sur l’Italie fasciste pourtant nous ne l’avons pas quittée des yeux. A aucun moment non plus nous n’avons regardé un « biopic » sur Mussolini pourtant il est d’une certaine manière le personnage central du film. Comment Bellocchio a-t-il réalisé ce tour de force ? C’est que, selon une recette qu’il maîtrise à la perfection, le réalisateur déniche ses entrées dans les coulisses de la grande Histoire depuis lesquelles il nous offre ainsi un point de vue unique sur cette dernière. Alors, le dispositif classique selon lequel on observe les grands évènements, ceux des grands personnages, qui ont lieu aux grandes dates, se brise et laisse voir toutes les zones d’ombre que la perspective historique commune dissimulait. Le cas d’Ida Dalser qui fut la maîtresse du Duce et dont il est spécifiquement question dans ce film représente alors un angle d’attaque parfait pour la méthode Bellocchio. En effet Ida Dalser est une « coulisse » du dictateur. Ce qui est manifeste d’une part dans le fait qu’il a tout fait pour étouffer l’existence de sa maîtresse et celle de son fils illégitime. Ses manœuvres ont si bien fonctionnées que ce n’est qu’au milieu des années 2000 que l’opinion publique italienne se passionne pour l’affaire, soit près de 70 ans après la mort d’Ida. L’effet coulisse est également manifeste au regard de ce que nous apprend la vie d’Ida Dalser de la montée du fascisme en Italie et de son acteur principal : Benito Mussolini. C’est justement le sujet de notre film.

Qu’apprenons-nous donc d’inédit de la grande Histoire à partir de la petite ? D’abord que les acteurs de cette grande Histoire, les grands hommes, sont (aussi) des êtres ordinaires qui tissent des relations humaines comme nous tous et sont au moins autant susceptibles d’actes honteux. Par le portrait d’Ida Dalser seulement on découvre un Mussolini successivement charmeur mais distant, vénéré mais faux, soudain doux puis traitre, enfin fuyant et silencieux au moment même où il est politiquement le plus fort et où il vocifère dans ses discours. Ce portrait intime du Duce explique la fulgurance de son succès politique. C’est un homme dont les qualités préfigurent la forme que prendra sa carrière politique. C’est une bête de scène qui exerce sur tous (intellectuels, femmes, foules, bonnes sœurs …) une fascination, une séduction. Il sait jouer avec une dextérité terrible sur les passions chaque fois différentes de son auditoire selon son objectif. Aussi de la personnalité du Duce on peut tirer une conclusion générale : dans ce que le fascisme a de monstrueux il y a au sens minimal la monstration à l’excès.  Dans le cadre politique fasciste tout passe par la mise en scène, si bien qu’on a pu parler à son propos d’une maladie des images. Cette mise en scène de la politique fasciste prend alors des aspects burlesques que dans le film son fils illégitime n’hésitera pas à singer. Cette suggestion discrète du film selon laquelle le fascisme pourrait être une farce fait en réalité écho a une prédiction de Marx selon laquelle l’histoire se répète toujours deux fois. La première fois sous la forme d’une tragédie, la seconde sous la forme d’une farce. Reste à savoir si l’Italie fasciste relevait d’une pure tragédie ou d’une farce d’empire romain. Manifestement, Vincere nous livre une réflexion sur la représentation. Cela en un sens large dans la mesure où cette réflexion intègre à la fois l’histoire comme représentation des évènements et le cinéma comme représentation du réel. On notera les nombreuses références à l’histoire du cinéma qui apparaissent au cours du film à titre de citations. Mais c’est sur la responsabilité des images et plus largement des représentations que Bellocchio porte le regard. Les images et les techniques qui ont permis leur diffusion ont leur part de responsabilité dans la mise en place d’une forme politique comme celle du fascisme.

Revenons-en à Ida Dalser. Outre son statut de double victime, celle du fascisme et celle de Mussolini, elle représente également une figure de résistance. Face à un homme de plus en plus puissant et qui ne reconnait ni elle ni leur enfant, elle ne se tait pas. Avec persévérance elle mène sans cesse ses démarches, même depuis l’asile où Mussolini la fera enfermer en espérant avoir ainsi la paix. Et ce silence, cette impossibilité de répondre à celle qui l’interroge représente un aveu d’impuissance de la part d’un pouvoir fasciste. L’injustifiable, la honte manifeste dans la tentative du Duce pour faire oublier Ida et son fils, est ici le signe de l’immoralité de sa conduite.

Enfin, il faut souligner l’apparition d’un lieu iconique à la fois du cinéma, de la philosophie politique et de l’exercice du pouvoir : l’asile. Durant toute la dernière partie du film et de sa vie, Ida Dalser sera internée en raison de son acharnement à se faire reconnaître comme épouse légitime de l’homme fort du pays. De la part du pouvoir politique, l’enfermement en asile permet à la fois de museler le discours de « l’aliénée » et de le décrédibiliser comme relevant de la folie. Pourtant s’il faut assigner la folie et l’incohérence ce n’est pas vraiment Ida Dalser que le spectateur aurait tendance à qualifier ainsi. En témoigne, le « test » de santé mentale qu’on fait passer à Ida pour légitimer son éventuelle sortie et dont les examinateurs sont d’une absurdité folle. Cet instrument de pouvoir qu’est l’asile dans les mains du pouvoir fasciste se révèle en fait être un microcosme de la société fasciste dans son ensemble. Sous la chape du plomb de la logique disciplinaire à l’œuvre dans l’institution du sanatorium on découvre tout le panel des stratégies d’actions possibles incarnées par les différents personnages. Si Ida oppose plutôt frontale à l’institution, une autre « aliénée » feint la pure folie en dansant sans cesse pour s’enfuir quand elle en a l’occasion. Sa danse a été pour elle à la fois un agréable passe-temps, un masque lui donnant de la tranquillité et l’entrainement physique requis en vue d’une fuite. A la direction de l’asile on trouve la mère supérieure qui sous des apparences douces et charitables répondra à la déchirante supplique d’Ida de retrouver son fils par un refus souriant. C’est la raison qui se trouve travestie par les mots du pouvoir. Enfin notre portrait de ce petit monde fasciste serait incomplet si nous n’abordions pas la figure singulière du psychiatre. Comme l’indique sa première apparition dans le film dans une ambiance d’opéra il incarne la résistance subtile par le mensonge, le détournement patient. C’est lui qui conseille à Ida de feindre l’apaisement, de jouer le rôle de la parfaite ménagère fasciste obéissante afin que ce comportement purement apparent serve ses intérêts. Ce n’est pas la voie qu’Ida choisira et cela la conduira à sa perte.

Compte-rendu - cinéphilo - Film Vincere
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