Jeudi 21 janvier 2010 4 21 /01 /Jan /2010 23:57

Séminaire d'hiver : samedi 30 janvier 2010

L'Hexagone-Scène nationale de Meylan, 14 h – 18 h

 

« Le mouvement comme vecteur d'émotion.

Perception du monde et espace »

 

 

Un astrophysicien, une sémio-anthropologue et un théoricien de l’art contemporain, quand ils sont stimulés par le questionnement philosophique, qu’ont-ils à dire sur le mouvement en tant que vecteur d’émotion ?

 

Situation étrange où chacun, compte tenu de la bizarrerie du thème et parce qu’il accepte généreusement le grand jeu de l’interrogation philosophique, est renvoyé aux questions fondamentales de son implication dans la recherche ! Au terme de la préparation du séminaire, cela donne à peu près cela :

 

Qu’est-ce que le mouvement pour un astronome contemporain ? A quel type de questionnement sur la spatialité renvoient ses quotidiennes spéculations mathématiques sur la forme de l’univers ? Un esprit qui passe tous les jours d’un référentiel spatial à l’autre (de Newton à la physique quantique en faisant un crochet chez Einstein), donc un cerveau « leibnizien » ou « borgésien » susceptible de changer de monde d’un instant à l’autre – éprouve-t-il une forme d’émotion dans sa considération du mouvement ?

 

La communication non-verbale étudiée par une anthropologue permet une connaissance en actes  de l’intelligence humaine, ce qui promet une fascinante compréhension de la scène mentale par le biais des « coulisses de l’esprit ». Par ailleurs, quels enjeux sociaux et politiques recouvre-t-elle ? Si le « neuromarketing » apparaît fondamental pour le XXIe  siècle, c’est parce qu’il vise l’association d’un déplacement, d’un code, et d’une émotion – en tant qu’êtres spatiaux, sommes-nous si intimement conditionnés par le langage non-verbal ? Comment, alors, retrouver une authentique « liberté de mouvement » ?

 

Enfin, derrière l’image désormais un peu facile du « village planétaire global », comment et pourquoi les artistes contemporains utilisent-ils le déplacement comme matériau de leur création ? A l’époque du web 2.0, la question esthétique majeure est-elle celle de l’ubiquité, comme une présence de soi aux quatre coins du monde, ou une bizarre dilatation de la subjectivité ? Et si le rapport esthétique à l’espace a fondamentalement changé, qu’est-ce que cela modifie quant à l’émotion et à l’expérience du sens qu’elle engendre ?

 

Autant de pistes qui par la pensée redoublent les voies ouvertes par Adrien Mondot et explorées cette saison à L’Hexagone. Nous vous espérons nombreux à ces fascinantes noces de la curiosité, de l’expérience esthétique et de la philosophie !

 

Avec :

-          Aurélien Barrau, membre de l’Institut Universitaire de France, maître de conférences en astrophysique, Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie, Université Joseph Fourier, Grenoble.

-          Fabienne Martin-Juchat, professeure de sciences de l’information et de la communication, Institut de la communication et des médias, Université Stendhal, Grenoble.

-          Stéphane Sauzedde, maître de conférences en art contemporain, critique d'art, directeur de l'école supérieure d'art de l'agglomération d'Annecy.

 

Séminaire animé par Thierry Ménissier, président de la Société alpine de philosophie.

 

Avec ces séminaires de la Société alpine de philosophie, il s’agit de questionner un thème, en présentant le contenu de recherches en cours menées par des experts qui témoignent de manière claire et construite, à destination d’un public le plus ouvert possible ; il ne s’agit ni d’information culturelle ni de formation universitaire, mais d’une mise en mouvement des idées, destinée à apporter du sens sur des questions dont l’intelligence revêt toujours une certaine importance pour la liberté démocratique.

Par Société alpine de philosophie - Publié dans : Séminaire hiver 2010 "le mouvement"
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Vendredi 15 janvier 2010 5 15 /01 /Jan /2010 21:36



Savoir si la vie est une aventure, telle est la (belle et vaste !) question qui réunira, Philippe Saltel et Thierry Ménissier - à l'invitation du Printemps du Livre de Grenoble (précisément consacré cette année à ce thème), pour un  débat contradictoire entre deux philosophes.

 

La formule d'un tel débat est nouvelle pour nous également, et si elle n'est pas désagréable, nous serons amenés à la poursuivre. C'est en tout cas une tentative pour montrer que les philosophes qui animent la Société alpine s'engagent personnellement dans ce qu'ils pensent !  

Il se trouve que les deux interlocuteurs sont justement en désaccord sur plusieurs points - belle occasion de tester philosophiquement leur amitié...

Quant à l'aventure de la vie ou à la vie de l'aventure, voici le texte de présentation rédigé pour la présentation de la rencontre :

"Pour parler d’aventure, il faut supposer que les événements constituant l’existence humaine ne peuvent être intégralement maîtrisés, ni même totalement anticipés. Dans l’aventure, en effet, les aléas jouent un rôle certain vis-à-vis des orientations qu’on a choisies pour son existence ; on se retrouve à la marge de ce qu’on a prévu. On pourrait dire que l’aventureux est celui qui, dans certains domaines ou à certains moments, recherche la fréquentation de telles marges (« de 5 à 7 » ?), tandis que l’aventurier entreprend résolument de les explorer, en reconnaissant paradoxalement l’aléatoire comme un principe directeur : à lui les grands espaces de l’imprévu ! Entendue ainsi, l’aventure constitue-t-elle une notion philosophiquement intéressante, sinon importante ? Deux philosophes d’avis opposés débattront de cette question, en invitant le public à réfléchir avec eux."

Bibliothèque muncipale du centre ville, Grenoble
Jeudi 21 janvier 2010, 18 h 30 - 20 h
Avec Philippe Saltel, professeur de philosophie moderne,
et Thierry Ménissier, maître de conférences de philosophie politique et président de la Société alpine de philosophie, UPMF-Grenoble 2.
Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles

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Vendredi 11 décembre 2009 5 11 /12 /Déc /2009 22:09



La Destruction de la cité :

projet et pratiques politiques du nazisme

Conférence de Johann Chapoutot

 

Jeudi 7 janvier 2009, 18 h 30 – 20 h

Bibliothèque municipale du Centre-ville, Grenoble

Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles

 



La rapidité et la vigueur avec lesquelles le régime nazi a été imposé à l'Allemagne indiquent que les différentes étapes de la prise de pouvoir (janvier 1933-août 1934) avaient été mûrement pensées, tant sur le plan tactique (étapes et modalités) que, plus profondément, sur le plan stratégique. Autrement dit, les nazis ne se sont pas bornés à élaborer une technique du coup d'Etat, mais conféraient, de longue date, un sens à cette accession aux responsabilités : il existait une philosophie politique nazie qui, selon les mots mêmes de Goebbels, consistait à "effacer 1789 de l'histoire" - une révolution (celle du 30 janvier 1933) chasse l'autre. Nous tenterons d'expliciter le projet politique nazi en montrant à quel point il est antipolitique : il s'agissait ni plus ni moins que de détruire la cité telle qu'elle était conçue depuis les Lumières.

 

Johann Chapoutot est normalien, diplômé de Science Po Paris, agrégé d’histoire et maître de conférences en histoire contemporaine au Département d’Histoire de l’Université Pierre Mendès France – Grenoble 2. Spécialiste d’histoire culturelle et politique, il est également germaniste Il est l’auteur de : Le national-socialisme et l’Antiquité, PUF, 2008 ; L’âge des dictatures (1919-1945), PUF, 2008 ; à paraître en 2010 : Le meurtre de Weimar, PUF.


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Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 07:01




Emmanuel GABELLIERI


Action et contemplation.
Simone Weil par-delà les Anciens et les Modernes

 

Conférence à la Bibliothèque municipale du Centre-ville de Grenoble

Mercredi 9 décembre 2009, 18 h 30-20 h


Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles

 



"Travail et contemplation sont les deux pôles de la pensée" (S. Weil, OC II 1, 49)

 


« Philosophie mystique » (MM. Davy), « Platonisme du XXe s. » (M. Vetö), « Philosophie du travail » (R. Chenavier) ? En définissant travail et contemplation comme les « deux pôles de la pensée » S.Weil met ses commentateurs d’accord. Mais, ignorant ainsi la querelle des Anciens et des Modernes qui a opposé vita contemplativa et vita activa, elle invite à ne pas choisir entre Platon, Marx ou Arendt, à penser ensemble décréation de l’âme et transformation du monde. Par là s’éclaire aussi bien sa conception existentielle de la philosophie que la volonté d’articuler « inspiration » et « action », politique et mystique, et une métaphysique de la médiation et du don reliant à nouveaux frais Grèce, christianisme et modernité.

 


Emmanuel GABELLIERI, Agrégé de philosophie, Docteur ès lettres, est Doyen de la Faculté de Philosophie de l'Université Catholique de Lyon.



Ouvrages publiés 
:


- Simone Weil, coll. « philo-philosophes », Ellipses, 2001

-Etre et Don. Simone Weil et la philosophie, « Bibliothèque Philosophique de Louvain » n°57,

   Editions Peeters, Louvain-Paris 2003 

- « Amor mundi, Amor Dei. S.Weil et H.Arendt » (dir.),  Theophilyon IX-2,  2004

- Nature et création entre sciences et théologie (dir., avec J.M.Exbrayat), Paris, Vrin, 2006 

-  Blondel et la philosophie française (dir.), Parole et Silence, 2007 

- Simone Weil, Action et contemplation (dir., avec M.C.Bingemer), Paris, L’Harmattan, 2008

- Préface à Simone Weil (dir. Ch.Delsol), coll. « Les Cahiers d’Histoire de la philosophie »,

    Cerf, 2009

 

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Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 10:33

 

         




Samedi 3 octobre,
dans la grande salle de L'Hexagone de Meylan,
Robert Damien, philosophe,
invité à penser la notion de "partage",
a proposé une réflexion sur LA FRATERNITE,
dont le texte suivant renvoie plus que l'écho.


La fraternité, fin et suite…

 

La fraternité, mal aimée et tard venue, est une notion rescapée d’un naufrage politique. Plus qu’un sentiment, moins qu’une obligation, elle est ajoutée comme un repentir à la devise républicaine. Réquisition d’une pensée molle, juste bonne aux invocations du lyrisme d’avant boire, la grandiloquence populaire et patriotique qu’elle alimente est toujours suspecte d’une religiosité maculée ou d’un familialisme inquiétant tant elle se fourvoie dans le biologisme mortifère des exclusions : si on n’a pas le même père biologique de sang, comment peut-on être frère et l’aurait-on que la haine jalouse des enfants d’une même famille nous ramènerait aux affres fratricides d’Abel et Caïn. S’inventer un Père éternel créateur ne nous libère pas des fatalités puisque les frères, s’en disputant l’héritage,  partagent tous la meurtrière souillure du crime originel.

Comment dès lors ne pas s’abandonner au vertige de l’abandon que suscite son examen ? Pourquoi résister à sa rédhibition ? Entreprise vaine qui ne peut échapper à la reddition tant sa condamnation est désormais inscrite dans nos habitudes de pensée.

Son évacuation par l’hégémonie politique de la tradition anglo-saxonne semble scellée. Porteuse des foudres fanatiques d’une terreur, hantée par la trahison des serments, à quoi bon réhabiliter cette bâtarde d’origine douteuse, inconsistante entre générosité et charité, insaisissable entre foi et fidélité, à jamais déplacée et perpétuellement contradictoire? Y procéder comme on l’a fait ici donne aux relevés de conclusions les allures au pire d’un dépôt de bilan, au mieux d’un appel au secours.

Que reste-t-il de nos amours fraternelles? Pas grand-chose sinon profits et pertes d’une catégorie sinistre et sinistrée et dès lors comment n’y pas substituer des vertus moins risquées et peu périlleuses, d’autres valeurs moins compromettantes comme la sollicitude, la bienfaisance, la reconnaissance, la compassion, la solidarité, la charité, toutes vertus tellement humanitaires et ô combien plus présentables que cette prétendue et dérisoire justice en acte, à bon droit soumise au procès d’aversion ?

On tentera pourtant ici d’ériger quelques digues avant la submersion définitive…

 

*       *       *       *

 

L'engagement sacrificiel fait l’entre nous fraternel en ce qu'il affirme la supériorité des valeurs universelles par rapport à la vie biologique et les incarne dans une existence commune porteuse de normativité. Cette ascendance  n'est possible qu'à partir d'une fraternité combative pour supporter sinon dépasser  les nonchalances stériles de la promiscuité sans projet ni projection. Seule, par les é/motions d'une arkhai féconde, une telle euphorie redresse et fait tenir debout notre vaillance valeureuse, elle autorise à penser juste et à être à la hauteur de ses idéaux pour y organiser sa vie: l'exaucement commun est toujours un exhaussement au dessus de la viscosité quotidienne d'une existence privée de tout.

Contre l'élite professionnelle des experts connaissant les lois des mécanismes vertueux des échanges (de biens, de mots et de femmes), cette droiture normative s'incarne dans le corps militant du citoyen. L'un citoyen n'est possible que par l'autre militant dans un don de soi partagé à plusieurs, dans la camaraderie d'une même chambre, sous une même Loi imposant les obligations proprement politiques d’un Etat qu’on appellera de droit républicain.

Dans le rapport conflictuel de la liberté et de l'égalité qui ordonne les antinomies tragiques de la (dé)raison politique, la fraternité est la valeur fondatrice d'une communauté politique. Ses schèmes d’augmentation mutuelle y sont des structures normatives d’obligation réciproque. Par elles, nous nous rendons capables d’être libre à travers les droits sociaux d’affirmation de notre puissance. Ils fondent la croyance collective dans l’humaine émancipation d’une bonne vie commune.

Les légendes de cette promotion sont les lignes historiques qui méritent d’être relues scrupuleusement pour nous y relier respectueusement afin d’y inscrire nos actions dans ses sillons. Elles  rapportent les récits de ce devenir ensemble par lequel l’humanité s’exalte de se rendre capable d’elle-même. Elles nous racontent comment échapper aux dominations de l’arbitraire des naissances, des pauvretés et des malheurs. Contre l’humiliation qui fait perdre tout crédit et ferme toute expression, elles redonnent confiance dans nos capacités d’accès et d’accueils. Appareils inductifs de croissance et de croyance, elles arment nos espérances des œuvres qui ont déjà portées l’humaine condition dans son histoire et annoncent son futur promis. Transmettant ces relations, elles promeuvent. Promettant la poursuite du chemin, elles transmuent nos rapports. Leurs autorités toujours relationnelles et relatées nous augmentent d’une puissance proprement symbolique : elle nous relie à leurs hauts faits et nous oblige à être à leur hauteur. Monitoires, ses monuments nous avertissent aussi de nous prémunir des défections qui nous menacent. Ainsi se cultivent la communauté fraternelle des ascendances.

L’excentricité centrale de la bibliothèque nous fournit le souverain bien de cette promotion. Par elle s’acquiert le goût non seulement du semblable qui fait l’humanité reconnaissable, non seulement du commun qui rend l’humanité partageable mais de l’universalisible inscrit dans les textes publiés qui promeuvent l’humanité fraternelle. Par cette fraternité substantielle, l’humanité se découvre capable non plus de Dieu comme l’espérait Augustin, mais de s’affirmer, de se continuer et de s’inventer c’est à dire de se cultiver Dans l’immanence de cette autorité culturelle, elle transmet les droits normatifs de son affirmation et découvre les principes propédeutiques de ses activations prochaines.

Leurs auteurs rassemblés dans la bibliothèque universelle des livres sont les maîtres de ce lyrisme porteur. Ils nous rendent à notre tour capable de continuer cette origine féconde. Les munitions littéraires qu’ils nous fournissent sont les sources et les ressources d’une autorité fraternelle en ce que ces ascendants magistraux nous laissent toujours capables de les critiquer, de les interpréter et de les renouveler. La dignitas hominis qui ordonne l’humanité fraternelle est inséparable de la litterae humaniores. La philanthropia que nous délivre le rassemblement des œuvres est partout et toujours amour du savoir déposé dans les textes fondateurs de la lecture et de l’écriture humaines. L’amour des textes, leur traduction, leur commentaire est la matrice des traditions motrices d’une fraternité conquérante de ses droits et devoirs. L’oubli de l’un est toujours désolation de l’autre.

Ce travail de liaison qui associe l'intelligence d'un recueil et la religion d'un recueillement pour aboutir parfois à la ligature d'un ralliement définit l'activité et la finalité  de la fraternisation, de la symbolisation, de la bibliothécation mais aussi ses dangers et ses risques: "le symbole est un objet de convention qui a pour raison d'être l'accord des esprits et la réunion des sujets. Plus  qu'une chose, c'est une opération et une cérémonie...Symbolique et fraternel sont synonymes: on ne fraternise pas sans quelque chose à partager, on ne symbolise pas sans unir ce qui était étranger...Qui fait du lien fait du bien"[1]. La conjugaison motrice du symbolique, du fraternel et du bibliothécaire constitue la grammaire du républicanisme appliqué. La syntaxe de cette triade normative participe moins d’un habitus néo thomiste réhabilité par Pierre Bourdieu que d’un intendo cicéronien : diapason choral d’une harmonie des voix, l’intendo de la fraternité est la matrice et le moteur d’un concert tonique qui conjugue l’intention fraternelle, la tension pratique, l’intensité émotionnelle.

 

*       *        *        *

 

Eprouvée dans le combat militant, la ferveur partisane, l'aventure sportive, la satisfaction affective, l'émotion esthétique, la cérémonie ecclésiale, la liaison amicale ou la communion amoureuse, cette matrice orthopraxique de la fraternité fut l'objet central et, pourrait-on dire, obsessionnel de la quête d’une politique républicaine. Cette recherche des rêves partagés de la camaraderie trouva de multiples expressions entre effroi et nostalgie, dans toute l'histoire des combats d’une république appliquée. C'est par ce biais à l'évidence que l'on peut et doit, selon nous, comprendre et analyser la structure spécifique des liens obligataires qui mobilisent, jusqu'au martyr aveuglé d'héroïsme, l'acteur politique, et  propulsent l'action collective jusqu'à l'aveuglement stérile. Expérience première ou/et intuition créatrice, peu importe, il n'empêche que, dans l'épreuve des larmes ou dans le frémissement des chansons, plaies vivantes et bleus à l'âme, chanter ensemble et faire concert permet à l'homme de se tenir chaud entre soi dans les coups durs, d'agir en commun, de monter à l'assaut et de déplacer les montagnes.

La question décisive, à la fois existentielle et théorique, de la fraternité, demeure de trouver la clef de cette énigme si bien posée par Alain à propos du vol d'étourneaux: "l'ensemble ondulait comme une draperie au vent. Nulle apparence de chef; c'était le tout qui gouvernait les parties ou plutôt chacun des oiseaux se trouvait gouverné et gouvernant, chacun imitant le voisin, et le moindre écart de l'un inclinant un peu tous les autres"[2]. Comment naît l'enthousiasme collectif d'un ordre commun, comment se maintient-il sans dégénérer dans la folie fanatique, comment cet affect générateur d'une co/naissance s'entretient-il sans se scléroser dans des rituels enkystés ou des retombées commémoratives? "L'ordre enferme par lui-même une espèce de religion, et peut-être toute religion"[3]. Peut-on éviter ce moment fâcheux où l'affection devient affectation, où l'assemblée cesse d'être religieuse pour devenir cléricale, où la représentation devient théâtre d'ombres, où l'autorité devient tyrannique et la fraternité fratricide?

La tradition philosophique s'est toujours méfiée de cette présence des dieux en nous[4]. " C'est ainsi que partout où des semblables sont réunis, l'ordre naît et renaît. Roi invisible et présent; à proprement parler Dieu"[5]. Sa plasticité stimulante nous pousse aux engagements de  l'action mais l'accès de fièvre nous fait aussi dangereusement délirer.

Cette volupté ivre requiert, selon la tradition, la raison froide qui éteint les feux et canalise les émotions de la ferveur en séparant les instances comme les opérations. Pourtant "il y a une partie de danse et de chant dans toutes les  actions en commun, et ce n'est pas celle qui importe le moins. L'ordre est alors cause et effet. Nous y donnons une attention qui est adhésion; c'est peu de dire que nous l'approuvons; nous y sommes maître et serviteur. Ainsi l'ordre n'est point subi, ni voulu; il est au-dessous du subir et du vouloir; il appartient à la vie comme respirer"[6]. Pathologie dégénérative de l'adhésion ou principe moteur de l'engagement, l'enthousiasme fraternel n'est-il pas ce "transcendantal historique" qui rend possible et effectif les actions concertées d'un peuple en mouvement?

Certes on ne résistera pas toujours à la tentation de dresser, non sans la goutte de dépit d'un précieux dégoûté, un "précis de décomposition" de cette fraternité "religionnaire" mais l'essentiel demeure d'analyser les lois de composition et les ingrédients de cet invariant anthropologique. Ontologiquement, ce transport hors de nous par "l'entre nous" d’un idéal nous constitue pourtant comme sujet ordonné de l'être politique. Là encore, comment éviter la dérive de cette augmentation fraternelle? En discriminer la noblesse comme l'ignominie, c'est  fournir instruments de jugement sans en faire son deuil car ce serait nier l'ordre du politique même.

Mais justement n’en sommes nous pas là désormais ? La révolution informatique des transmissions ne signe-t-elle pas l’arrêt de mort de la fiction motrice que fût la fraternité républicaine? Une autre matrice politique se met en place, qui, définitivement l’évacue dans les oubliettes du traumatisme historique.

 

                            *        *        *        *

 

 Y a-t-il une fraternité des internautes ? On veut bien admettre qu’il y a des semblables dans l’univers informatisé mais y a-t-il des frères de la société Internet ? En faut-il ? Ne peut-on pas s’en passer ? Mais comment alors les Internautes font-ils société ? Où est le  nous  de la société cybernétique ? Peut-on parler d’une Cité Internet ?

Les principes constitutifs des échanges informatisés et les modes de fonctionnement communicationnels sont en effet antithétiques de l’idée même de fraternité. Le développement des NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication) signe l’histoire d’une fin, celle de la philosophie politique de la république née de la Révolution française de 1789 et des révolutions de 1848, 1870, 1917. Par la légende de ces évènements, le Peuple se révèle à lui-même et se fait fête comme vecteur d’une puissance matricielle. Il se célèbre comme moteur d’une fraternité universelle et médiateur actif d’une autorité fraternelle.

Celle-ci, pour le dire sommairement, suppose une Patrie commune (à défaut de Père unique et total) pour un Peuple assemblé dont la voix (vox populi, vox dei) commande des obligations mutuelles et des sacrifices partagés vis-à-vis d’un tout supérieur dont chaque membre devient frère. Ce Tout nous rassemble comme tous étant de même nature (humaine) et participant d’une même raison (universelle). Cette totalité à qui notre commune identité confère unité, nous élève à la dignité d’acteurs égaux sur un territoire qui nous est propre car nous y réalisons tous ensemble les fins de notre communauté humaine. Il nous appartient, il est à nous, il est nous car chacun est également sujet souverain de cette patrie qui nous fait devenir humains et par cela même fraternels. Chacun vient à l’être par ce tout qui nous dépasse et nous promeut comme ces fils. Les frères le sont d’être les fils de cette patrie inventée en commun.

Cette matrice qui nous fait nous, nous rend compatriotes, confraternels puisque concitoyens. Sur cet espace politique, chacun, par delà ses origines, ses confessions, ses couleurs, ses appartenances,  partage les mêmes droits et devoirs afin d’affirmer, de promouvoir la meilleure part, la part noble de notre humanité. Cette humanité fraternelle nous oblige aux respects réciproques, aussi et surtout elle exige de sacrifier la mauvaise part, la part ignoble de notre humanité commandée, elle, par nos intérêts, nos instincts, nos pulsions, nos particularités, tout ce qui ne se partage pas et constitue nos individualités médiocres.

Pour entretenir la flamme de cet enthousiasme patriotique et fraternel (une manière d’être possédé par ce nouveau Dieu qu’est la Patrie), on multipliera les monuments publics consacrés à ce mystère de la fraternité. Ils nous rappellent l’histoire de son émergence, nous prémunissent de toute chute dans l’intérêt particulier (on le dira justement privé de toute cette dimension publique de la fraternité) et nous annoncent le futur de nouvelles conjugaisons. Célébrations, commémorations, fêtes rituelles constituent les liens d’une religion civique de l’Humanité fraternelle.

Ce grand mythe politique de la Fraternité a pris formes (diverses) avec la révolution industrielle des productions marchandes. En ont émergé, à travers de multiples conflits et convulsions (qu’on a nommés Révolutions car dans ces événements se révèle un avènement, celui du Peuple souverain), des institutions de service public. Elles sont les réquisits d’une République sociale et démocratique. Les plus radicaux de ces défenseurs voudront en accomplir pleinement les fins en réalisant la démocratie socialiste d’un Peuple messie de l’Humanité : les frères militants et militaires de cette Idée lyrique  deviendront les camarades d’une fraternité universelle …

Une nouvelle révolution technique et scientifique s’opère sous nos yeux avec les NTIC. Elle rend complètement caduque et dérisoire cette mythologie mystificatrice de la Fraternité républicaine et socialiste. Mieux, elle nous délivre heureusement de cette vieille et fâcheuse et dangereuse illusion néo quarante huitarde de l’homme nouveau de la Révolution fraternelle.

En effet, la communication informatique est un échange direct, instantané, immédiat, fluide, transparent car dématérialisé, délocalisé, déhiérarchisé. Des liaisons informatives sans les liens d’une transmission toujours soumises aux règles instituées par un Etat territorial. Plus de lieux, plus de mémoires et plus d’institutions. Dans l’espace Internet, plus de Peuple, plus d’auteur, plus de territoire, plus de Patrie, plus de citoyens, plus de frères. L’espace de la communication est un espace désolé, sans sol et sans enracinement, séparé de tout ce qui fait le granuleux des choses, le charnu des êtres, l’irréductible opacité des existences vécues dans les traditions, les langues, les appartenances, les mœurs d’une patrie. Se trouvent enfin et heureusement évacuées des rapports informatiques, grâce à la communication numérique du virtuel, toutes les épaisseurs (ontologiques) que nous imposaient les bornes, les identités héritées, les domiciles, les propriétés, les racines, les habitudes, les croyances, enfin tout ce qui fait l’existence concrète des hommes situés, limités, finis entre communautés et patries autant dire entre mafias et ghettos.

L’univers de la circulation informatique est positivement a/politique, sans ordre de commencement ni de commandement, une an/archie sans lieux ni feux : une utopie enfin réalisée  sans risques de friction. Plus de malentendus ni de supputations, plus de haine plus de conflits car la société cybernétique est un automate autorégulé.

Pour ajouter à la dénonciation, un dernier coup de pied de l’âne. Avec les NTIC, l’individualisme anarcho-libéral a trouvé son outil de développement, le capitalisme libertaire sa force d’expansion et l’idéal démocratique, sa forme d’expression car sont détruits tout ce qui faisait obstacle à son développement mondialisé: les Etats, les autorités, les Institutions, les frontières, les religions. S’accomplit hic et nunc une société mondialiste d’individus sans liens, une démocratie des singuliers sans aucun besoin de cette illusion fraternelle, toujours plus ou moins socialisante, à repousser dans le musée des horreurs. Restent des sujets autonomes qui, selon leur bon vouloir, se rencontrent et s’entraident dans les réseaux conviviaux. Des groupes pluriels et variés mais sans unité ni totalité et dès lors libérant une parole foisonnante, ubiquitaire, pseudonymique, bricolant des savoirs disponibles et des affinités électives, mobilisant de la sollicitude et de l’entraide, autorisant de la connivence et de la convivialité dans et par les échanges interactifs de la cyber communauté.

 Mais en quoi est ce encore de la Fraternité au sens politique que nous avons trop rapidement  dessiné?  On ne détruit que ce qu’on remplace. Est-ce là une nouvelle forme de la fraternité ? Un autre mode de constitution du politique ? Une nouvelle manière de multiplier les liens partiels, mouvants, multiples ? Quel type d’engagement contracte les internautes les uns vis-à-vis des autres et vis-à-vis des institutions établies qui continuent de les définir ? Quelles obligations mutuelles et réciproques s’imposent-ils ? Quel type d’action collective se trouve promu dans les diverses communautés, forums, blogs ? En quoi ces échanges peuvent-ils constituer un nouvel espace public, un nouveau rapport politique que nos anciens concepts d’Etat, de démocratie, d’institution, de citoyenneté, de fraternité sont incapables de penser et ne peuvent que dénoncer  dans un combat désormais d’arrière garde? N’est ce pas au contraire une originale et novatrice politicité qui s’invente et partant un nouvel idéal du nous mais radicalement étranger aux normes de la philosophie politique républicaine qui nous paralysent et nous empêchent de saisir cette e-fraternité post-politique?

 



[1]Régis Debray, Vie et Mort de l’Image, Gallimard, Paris, 1992, p.60

[2]Alain, Le citoyen contre les pouvoirs, Paris, Gallimard, 1985, Propos 124, pp.318-320

[3]Alain, op.cit., p.318

[4]Platon, Phèdre, 244a

[5]Alain, op.cit., p.320

[6]Alain, op.cit., p.319

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