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19 mai 2009 2 19 /05 /mai /2009 09:39
 



Intervention de Monsieur Bernard TIOLLIER 
donnée en prologue au séminaire sur le tragique organisé par
la Société Alpine de Philosophie, Hexagone de Meylan, 28 février 2009



Le terme ̏ tragique˝ n’existerait pas sans ̏ tragédie ̋ ; ce mot représente une réalité inscrite dans l’histoire de la Grèce et d’Athènes en particulier, au V° siècle avant notre ère.




1/ Naissance de la tragédie, dans un contexte religieux.

Culte adressé à Dionysos.

Etymologie : tragos (bouc) + ôdè (poème chanté).

Il s’agirait donc, au début, d’un dithyrambe déclamé en l’honneur de Dionysos à l’occasion du sacrifice du bouc, ou encore d’un bouc prix du concours dramatique. L’hypothèse est contestée de nos jours.

Fin VI°siècle : un interlocuteur se détache du chœur qui chante le dithyrambe pour lui répondre : le dialogue est né, et l’acteur, « hypocritès » en grec ; littéralement « celui qui donne la réplique ». Comme l’acteur parlait sous un masque, on comprend le sens péjoratif actuel du terme « hypocrite ».

Début du V°siècle : 2 acteurs, à l’époque d’Eschyle. Puis 3 acteurs au temps de Sophocle.

La tragédie donne à voir et à écouter un spectacle qui est la représentation d’une légende.

Elle est différente de l’épopée apparue plus tôt, avec l’Iliade et l’Odyssée d’Homère. L’épopée raconte les hauts faits d’un héros ; c’est une représentation narrative.

Dans l’antiquité il n’y avait pas comme chez nous aujourd’hui de séparation entre le politique et le religieux. Ceci apparaît avec évidence dans les concours de tragédies.



2/ Concours de tragédies.

C’est le tyran Pisistrate qui les a institués vers 534 avant JC. Il y eut aussi en effet des tyrans bienfaisants qui favorisèrent notamment le théâtre.

Les concours se déroulaient au printemps, pendant les fêtes de Dionysos. Compétition entre 3 poètes tragiques “nominés” comme nous dirions maintenant, chacun présentant une trilogie

(3 tragédies) et un drame satyrique. Les plus souvent récompensés furent Eschyle, Sophocle et Euripide.

Le théâtre est une affaire qui concerne la cité. En ce sens il est politique (terme qui vient du grec “polis” signifiant la cité). En voici les principaux aspects :

- Un citoyen prend en charge les frais de la représentation des tragédies : c’est le chorège, qui n’est pas un mécène mais qui assure un service public de citoyen, une sorte d’impôt sur les grandes fortunes.

- L’Archonte (1er magistrat) choisit les 3 chorèges ; chacun d’eux trouvera et assistera un poète et un “protagoniste”, c’est-à-dire l’acteur principal qui recrutera les autres. Par exemple en 472 le chorège Périclès (qui n’était pas encore au pouvoir) choisit Eschyle dont les Perses obtinrent le 1er prix.

- Athènes est en démocratie : l’Assemblée du Peuple tire au sort l’ordre dans lequel chaque chorège aura le droit de choisir son poète et son protagoniste. Naturellement le premier jette son dévolu sur l’auteur le plus célèbre et sur l’artiste en vogue. Les suivants prennent ce qui reste.

De même les 10 membres du jury (un par “tribu”) sont tirés au sort.

- Dans les Euménides ( = Bienveillantes) de 458, pour juger Oreste matricide, Athéna institue le tribunal de l’Aréopage et vote en faveur de l’acquittement. C’était donner une origine illustre et même divine à une institution qui venait d’être privée par Ephialte d’une partie de ses droits. En inventant cette origine, Eschyle donnait un sérieux coup de pouce à la politique intérieure de Périclès et calmait la susceptibilité des membres de l’Aréopage.

- Le théâtre est pour tous : citoyens, métèques, esclaves même. Un droit d’entrée pour les pauvres était pris sur le Trésor Public. Il est vrai que cette allocation fut supprimée après la guerre du Péloponnèse, car l’Etat était ruiné.

Toute la cité est donc réunie, sans distinction de classes sociales. Religion et vie de la cité sont associées : on passe d’une cérémonie cultuelle (il s’agit de rejouer les dieux, les forces surnaturelles comme la vie, la mort, la fécondité, etc…) à une représentation culturelle : les spectateurs se fortifient en puisant des exemples dans les vies des héros, des héroïnes, car les traditions orales vont prendre la forme littéraire des pièces de théâtre et constituer la culture nationale. C’est le sens à donner au titre de l’ouvrage de Jan Kott, Manger les dieux. Essais sur la tragédie grecque et la modernité.



3/ Plus tard, au IV° siècle, les règles de la tragédie furent fixées par Aristote dans sa Poétique.

En voici les principaux points.

L’unité d’action.

L’action est menée à son terme. Les événements (épisodes) s’enchaînent selon une nécessité qui correspond au déroulement de la fatalité (la Machine infernale, selon Cocteau) jusqu’à la catastrophe finale. Catastrophe qu’il ne faut pas prendre au sens apocalyptique du mot, comme on entend l’adjectif “catastrophique”, mais comme le dénouement de la crise, au sens où le langage populaire dit : “C’était fatal !”

Consultons la légende d’Œdipe. Un oracle avait prédit à Laïos, roi de Thèbes, et son épouse Jocaste que s’ils avaient un fils, celui-ci tuerait son père et épouserait sa mère. Toutes les précautions prises pour en éloigner l’accomplissement furent vaines. L’enfant fut “exposé” dans un endroit désert, mais recueilli par un berger et confié au roi de Corinthe qui l’éleva comme son fils. Corinthe étant relativement éloigné de Thèbes, le danger d’une rencontre entre Laïos et Œdipe semblait écarté.

Devenu adulte, Œdipe sur la route de Delphes où il allait consulter l’oracle sur son origine rencontre un char sur la route escarpée ; dispute pour la priorité, Œdipe tue l’occupant de l’autre char : c’était Laïos !

Œdipe débarrasse Thèbes du Sphinx ; en remerciement les Thébains lui offrent le trône et le mariage avec la veuve du roi Laïos… L’oracle était accompli, mais Œdipe l’ignorait.

La peste s’abat sur Thèbes (la tragédie est donnée une dizaine d’années après la terrible peste d’Athènes) : il faut trouver le coupable de la mort de Laïos et le venger.

Une enquête policière est menée par Œdipe lui-même (c’est le sujet d’ Œdipe Roi de Sophocle). Tragiquement, au moment où il compte sur un témoignage pour être délivré du doute, le dernier témoin apporte le dernier morceau du puzzle : le berger qui a recueilli l’enfant exposé et le dernier témoin du meurtre de Laïos sont une seule et même personne.

Œdipe se reconnaît parricide et inceste. Il s’aveugle et part en exil, conduit par sa fille Antigone qui connaîtra elle aussi un sort tragique.

2ème point : le spectacle de la tragédie provoque chez les spectateurs terreur et pitié.

Comment ne pas ressentir de la terreur devant l’avance inexorable de la “machine infernale” ? Comment ne pas éprouver de la compassion pour le héros de l’ Œdipe Roi ?

3ème point : la catharsis, purification, ou purgation des passions, selon le vocabulaire admis.

Il est nécessaire de citer les termes exacts d’Aristote :

“La tragédie est donc l’imitation d’une action noble, conduite jusqu’à sa fin et ayant une certaine étendue […] C’est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen d’une narration et qui, par l ‘entremise de la pitié et de la terreur, accomplit la purgation des émotions de ce genre.”

La phrase a donné lieu à de nombreux commentaires et de nombreuses interprétations. Tenons-nous en à celle-ci (cf. le Dictionnaire culturel d’Alain Rey) : A la question universelle “l’homme est-il pour quelque chose dans ce qui lui arrive ?” la tragédie grecque propose comme réponse un remède (“pharmakon”) pour guérir les troubles, les sentiments qu’on éprouve à voir représenter sur scène le malheur inéluctable. C’est la catharsis, qui consiste à s’identifier au héros, à l’héroïne. Comme le théâtre est une imitation (“mimèsis”) de la réalité, la distance prise avec la représentation guérit le spectateur.



4/ Pour mieux cerner la notion de tragique dans le théâtre grec, il convient de distinguer le sens de trois termes qui sont souvent pris l’un pour l’autre  :

tragique - pathétique - dramatique.

- “tragique” évoque une situation où l’être humain prend douloureusement conscience d’un destin ou d’une fatalité qui pèse sur sa vie, sa nature ou sa condition humaine. Ce n’est pas sa vie en elle-même qui est tragique, mais sa prise de conscience. Nous le verrons à propos d’Oreste.

- “pathétique” évoque l’être humain souffrant. Le mot nous fait penser à pathos qui signifie en grec souffrance, passion, mais qui actuellement a ce sens péjoratif de pathétique déplacé dans un discours ou un écrit, dans le ton, le style, les gestes.

- “dramatique” est souvent pris

soit pour pathétique = émouvant, poignant. ex. : un récit dramatique.

soit pour tragique = dangereux, grave, sérieux. ex. : le tsunami fut un événement dramatique.

Si pathétique évoquait l’homme souffrant, dramatique s’applique au contraire à l’être humain luttant. L’origine grecque du mot est le verbe “drân”, agir, opposé à “patheïn”, subir (passion)

Le nom qui en est tiré, “drama”, désigne l’action d’une pièce de théâtre, qui progresse.

On peut vérifier le sens des 3 termes, tragique, pathétique, dramatique, en prenant le cas d’Oreste traité par les 3 grands poètes tragiques. Je schématise.

- tragique : chez Eschyle.

Il reçoit l’ordre d’Apollon de venger son père Agamemnon en tuant sa mère Clytemnestre et l’amant de celle-ci, coupables du meurtre du roi. Le dieu le menace des pires souffrances aux enfers s’il n’exécute pas cet ordre. Oreste ressent un déchirement intérieur quand il revoit sa mère. Un moment de fléchissement, puis il se reprend, tue, est bientôt poursuivi par les Erinyes. Il est écrasé par l’exigence de l’oracle d’Apollon.

- pathétique : chez Euripide.

C’est la seule tragédie (Electre) où Oreste et sa sœur, horrifiés par leur matricide, éprouvent du remords. Ils sont des victimes, condamnés à l’exil pour ne pas souiller la terre des ancêtres

- dramatique : chez Sophocle.

Oreste ne tremble pas quand il faut venger Agamemnon. Il agit sans se poser de question, exécute d’abord sa mère , puis Egisthe. Sophocle fait même dire au Chœur :

“Je n’ai aucun reproche à leur adresser”

et à la fin de la tragédie, ce sont les derniers mots de la pièce :

“O race d’Atrée, à travers combien d’épreuves es-tu enfin à grand peine

parvenue à la liberté !”



5/ A partir de là on peut examiner

comment les trois grands poètes se sont représenté et ont représenté le tragique.

Eschyle : il convient de tirer la leçon du procès d’Oreste. Athéna fait pencher la balance et Oreste est acquitté : les hommes doivent s’en remettre à la justice divine. Ce sont en réalité les dieux qui débattent et qui tranchent.

Sophocle : la liberté est revendiquée, la dignité de l’homme s’impose face au destin.

Par exemple Antigone incarne les vertus vécues, assumées de façon intransigeante : elle va jusqu’à sacrifier sa vie au devoir sacré d’ensevelir son frère, devoir qu’elle défend contre l’arbitraire de Créon.

Euripide : la fatalité qui s’acharne sur Phèdre est intérieure, elle se crée à elle-même son supplice, est la première victime de ses passions contradictoires. En effet, elle est partagée entre son honneur (désir de mériter l’estime de tous et de soi) et sa passion pour son beau-fils Hippolyte, qui la repousse. Elle se suicide pour sauver son honneur, et en même temps, blessée par le refus d’Hippolyte, elle laisse pour son mari Thésée une lettre qui accable Hippolyte et qui entraînera la mort de celui qu’elle aime.

Depuis le tragique d’Eschyle imposé par l’arbitraire des dieux, on aboutit, à la fin du siècle, à un tragique né de la nature humaine et des passions.

Cela correspond à l’évolution du théâtre grec au V° siècle.



6/ Evolution du théâtre grec au V° siècle avant JC.

Jacqueline de Romilly a très justement fait remarquer que cette évolution, étalée sur 80 ans, a été marquée par deux grandes guerres au début et à la fin du siècle :

- au début, les guerres médiques, contre l’envahisseur perse ; repoussé, Darius à Marathon, Xerxès à Salamine. C’était l’époque de la gloire d’Athènes à la tête de la coalition des cités grecques. Enthousiasme : comment un petit groupe de cités avait-il pu être vainqueur d’un immense Empire qui s’étendait, d’ouest en est de la Méditerranée à l’Indus, et du nord au sud de la Mer Caspienne au Golfe persique ? C’était l’union des cités, dont le mérite revenait à l’initiative d’Athènes. Durant les années qui suivirent, la suprématie politique correspondit à l’âge d’or de la culture à Athènes.

- à la fin du siècle, la guerre du Péloponnèse, guerre “civile” entre Sparte et Athènes pour la conquête de l’hégémonie. Il s’y ajouta la grande peste d’Athènes, dont Périclès fut victime, et un affaiblissement général de la cité : la démocratie fit place à la démagogie puis à la tyrannie des Trente. L’élan national et religieux qui avait suscité les grandes productions s’est ralenti et enfin perdu, même si on jouait encore des pièces de théâtre. L’individualisme prit le pas sur le civisme, l’irréligion sur la piété, le scepticisme s’imposa avec les sophistes. Il n’y avait plus de fête de la cité.

La tragédie connut le succès à Athènes tant que la collectivité put s’enorgueillir d’être pour les autres Grecs une cité-phare, et la décadence quand Athènes se vit humiliée par l’hégémonie de Sparte ou de Thèbes.

Il n’y a plus alors de grand poète tragique. Dans sa comédie des Grenouilles, Aristophane envoie Dionysos, dans une descente aux enfers burlesque, chercher et en ramener quelqu’un – soit Eschyle, soit Euripide – capable de redonner du lustre à la profession d’auteur tragique. La dérision peut tuer le tragique.

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commentaires

Apollon 03/11/2016 11:40

le manque de civisme ne date pas uniquement de cette époque.

bito 03/06/2014 08:19

c la congolexquiqomatization des lois du francais d antigone

bito 03/06/2014 08:18

le francais c chient

lol 03/06/2014 08:18

jaime

bito 03/06/2014 08:16

fuck la logique

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