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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 09:34

 

SOMMES NOUS PRISONNIERS DE NOS ORIGINES ?

 

Les Origines constituent une formidable machine à penser. Disons qu’elles en constituent l’occasion, peut être pas la seule, mais d’importance quand même. On ne pense pas beaucoup en réalité, c’est d’ailleurs ce que Freud pensait. Le cerveau est un système qui tend à vous éviter de penser. Un système très automatisé, comme une sorte de pilote automatique de la vie quotidienne qui nous installe en roue libre la plupart du temps et qui nous laisse donc faire tout un tas de conneries, dont après, parfois, on vient se plaindre chez le psychanalyste : « pourquoi je fais des trucs pareils, moi ? » Et oui au fond, pourquoi ? Même si on est intelligent, surtout si on est intelligent d’ailleurs : « le propre des cons, disait Audiard, le père, c’est qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont cons ».

 

Alors on se penche sur son passé, on se dit : « si j’ai fait ce truc si bête que je n’ai pas pu m’empêcher de faire malgré tout, c’est qu’il y a une raison, il doit y avoir une histoire dans mon passé qui m’a conduit à agir ainsi, un truc qui cloche quelque part… » Et là c’est parti, et c’est parti pour un bon moment, surtout si c’est encouragé par un psy, le gars qui vous dit : « allez y dites les choses comme elles vous viennent, ne vous censurez pas, lassez vous aller, on triera bien toujours dans tout ce que vous allez sortir, vous allez voir ce que vous allez voir ou plutôt entendre… »

On a mis en route la machine à penser et ça a des effets évidemment, et surprenant encore. On ne pensait pas tellement jusque là, et voilà qu’on en dort plus la nuit ou que ça vous prend dans la rue, au moment où on avait tout autre chose à faire. C’est la mémoire, la machine à penser, enfin la remémoration : « non, mais pourquoi je pense à ce truc là maintenant sans rapport avec ce que je fais ? » Et pour peu que le psy appuie un peu plus sur le bouton mémoire, on se met vraiment à penser et c’est très gênant : « qu’est ce qui m’arrive, qui je suis finalement, qu’est-ce que je fais, etc, etc ». Tout ça va finir par faire des problèmes à la maison…

 

Et puis ce n’est pas fini, on constate même que plus c’est fini, plus ça commence. La mémoire est vraiment une chose curieuse, ça n’est pas du tout un réservoir à souvenir dans lequel on va puiser. La mémoire est involontaire, enfin presque complètement, c’est un flux qui vous prend et qui ne vous lâche plus, dont on est, disons le ici aujourd’hui, prisonnier et pour peu que le psy, c’est son travail d’ailleurs – il faut bien qu’il serve à quelque chose - appuie encore un peu plus, ça devient terrible, on se retrouve comme dans la BD de Blake et Mortimer, Le piège diabolique dans laquelle Mortimer a pris les commande d’une machine à remonter le temps sabotée et qui l’entraine absolument n’importe où, sans qu’il ne puisse rien contrôler. Dans la version plus pédante des choses, c’est le choc des roues du carrosse du baron de Charlus sur les pavés de l’hôtel particulier des Guermantes qui remet en route, dans « Le temps retrouvé », toute la recherche du temps perdu. Vous prenez un bruit anodin, trivial, et vous tombez sur « longtemps je me suis couché de bonne heure », l’origine du récit. C’est effrayant. Car voilà bien le problème de la remémoration, elle file inéluctablement happée par la machine des origines et elle file vraiment, parfois elle vous file le vertige, la trouille, en tout cas, à tous les coups, elle vous file un récit. Un récit filé, tramé, Quelque chose dont on se dit, un peu triomphant, un peu soulagé : « voilà bien l’origine de l’histoire, par où tout commence.

 

« J’ai possédé une ferme en Afrique, au pied du Ngong ». Ce serait là l’origine des choses. Remarquez qu’on a à peine besoin d’en savoir plus finalement, pour imaginer ce qui pourrait se passer. Tout, après, ne sera que quelques enjolivements, tout le récit de Karen Blixen va découler de cette affirmation : un objet original, la ferme, un lieu originaire l’Afrique, un temps originel, le passé simple de la possession africaine. On est au cœur de la machine à penser, de la contrainte mnésique filant vers l’origine : la recherche de l’original, de l’originaire, de l’originel. Une trilogie hasardeuse. Mais nul besoin des trois, deux suffisent : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. » Un lieu, un temps et, si l’on a lu Flaubert qui a mis des jours et des jours pour accoucher de cette phrase faussement simple, on sait bien que l’originale, la princesse Salammbô, est d’autant plus présente qu’elle n’est pas encore mentionnée. L’incipit fonctionne encore avec l’originel seul : « longtemps je me suis couché de bonne heure »

Et puis soudain, l’on s’avise que l’origine du récit est tout sauf un début, nul besoin d’incipit : « Toute ma vie j’ai été hanté par les eaux » conclut Norman Mac Lean à la fin de La rivière du septième jour. Les origines constituent à proprement parler un lieu hanté. Voilà que la fin du récit en est l’origine et pèse sur lui comme un fantôme. Mac Lean au delà de l’achèvement proprement dit du récit a vu juste : la rivière est une extraordinaire métaphore de là quête des origines. Prenez Conrad, Au cœur des ténèbres : après avoir remonté la rivière Africaine le narrateur Marlowe retrouve enfin Kurtz, l’homme qui avait déserté le comptoir et qui vit maintenant au milieu d’une tribu indigène qui le vénère comme un Dieu. « Il était écrit que je resterai fidèle au cauchemar de mon choix ». Une sentence emblématique de la machine à penser les origines, de la matrice originaire pourrait-on dire. Une sentence que récupère à son propre compte un James Ellroy qui fait rouvrir l’enquête sur l’assassinat de sa mère, élucide deux ou trois affaires de meurtre au passage, une mère dont la disparition violente irrigue en grande partie son œuvre littéraire : l’Amérique des années 50-60, Le Dahlia noir, l’affairisme politique crapuleux. Tout cela n’est pas rien.

 

Voilà l’affaire : la quête des origines vous prend à contre courant, on remonte le fleuve, le temps, où celui qui passe est une fiction comme une autre, nous somme pris dans un autre flux, incessant qui nous ramène dans l’autre sens là où temps, objets et lieux tendent à se confondre, à se mêler. Un vrai cauchemar. Nous sommes des spécialistes de la nage à contre courant, c’est notre destin humain, il ne faut pas imaginer Sisyphe heureux, mais Sisyphe nageant ! L’origine est ombilicale, c’est un début sans commencement, une conclusion sans fin, de quoi lire ou relire Pascal dans ses plus belles pages : que peut comprendre l’homme, cette créature finie à l’univers infini dans lequel il se meut. Double captivité du temps humain, celui qui passe et celui vers où l’on revient : la pensée est une remontée du fleuve dont les eaux coulent inéluctablement autour de nous. Ou double peine, si l’on veut : non content d’être prisonnier de cet assujettissement, il nous faut encore être renvoyé d’où nous émigrons, le système des charters ne date pas d’hier. Curieuse aussi, cette idée de toujours vouloir renvoyer l’autre à ses origines pour l’évincer. Les origines, il n’y a d’ailleurs plus que l’apocalypse pour y mettre un terme, ainsi dans la version d’Au cœur des ténèbres filmée par Francis Ford Coppola, Kurtz/Marlon Brando qui jette au bout du parcours à Marlowe/Martin Sheen : « drop the bomb, kill them all ». La solution finale est toujours la solution pour en finir avec les origines de l’autre. Autrement, il reste la solution Cioran : « tout est superflu, le vide aurait suffi ».

Tout nous convoque vers cet ombilic analogue à celui décrit par Freud dans le rêve, ce moment inanalysable par lequel le rêve, mais après tout la vie, se déploie, ce lieu où s’entremêlent inextricablement vérité et fantasme. L’origine façonne ses inversions infinies et les perpétuent : « origine du fantasme et fantasme des origines », tel était le titre célèbre d’un article de Laplanche et Pontalis dans les années 70. Mais cela ne marche pas qu’avec le fantasme, cela marche avec n’importe quel mot : bonheur, malheur, bêtise ou destin… Mais « haine » est peut être celui qui marche le mieux.

 

Il n’y a pas d’origine au singulier, il n’y a qu’un pluriel et encore, tellement approximatif ! Croire en la même origine, se grouper pour les défendre et surtout pour y croire ensemble, on sait ce que ça donne : Ein reich, Eine Volk, Eine Fuhrer ! En effet, en plus de nous happer dans la machine à remonter le temps, les origines sont diverses, contradictoires, incertaines, trouées par les souvenirs qui nous ont fuis. Nous sommes des flics de polars adossés à un cadavre, le nôtre, enquêtant sans répit sur nos vies. Nous sommes tous des marranes qui prêtons allégeance à Isabelle la Catholique par devant alors que nous sommes des juifs errants à la maison. Nous n’en finissons pas de vouloir nous accorder sur nos origines et c’est bien cela la névrose, la contradiction originaire ou son refus pur et simple. C’est ainsi que la remontée du fleuve, de ce fleuve que nous avons descendu sans même nous souvenir de l’avoir fait, nous assaille de ses révélations : Natacha, oui celle la même qui faillit fuir en traineau dans la nuit glaciale moscovite avec son amant en rompant avec son fiancé, le prince André, celle là même qui se réconcilie avec lui après sa blessure à la bataille de Borodino, c’est ma mère, nous révèle et nous avoue Tolstoï dans une postface à Guerre et Paix, voilà comment l’origine du récit se retourne en récit des origines. Nous nous hâtons à l’envers, mais peut être est-ce l’endroit après tout, le bon endroit pour nous faire créer des fictions meilleures que les précédentes en tous les cas qui nous conviennent mieux au moment où nous en sommes du courant de vie qui nous emporte, et surtout que nous croyons plus vraies. Filer vers la vérité de ses origines. Aragon a raison contre Althusser : il n’y a pas de faits, que du «mentir vrai ». D’ailleurs nous n’avons pas le choix sous peine de naufrage. Allez demander aux adolescents ce qu’ils doivent faire quand ils découvrent que selon la célèbre phrase de René Char leur héritage n’a été précédé d’aucun testament, et pour cause : il ne leur reste qu’à tenter de mener une vie d’inventaire, leur vie d’inventaire. Cela peut même commencer avant, porté par le fantasme maternel le plus commun : « Non mais d’où viens-tu pour t’être mis dans un état pareil ? » C’est cela, oui : d’où viens-tu ?

 

Ah bien sûr, on aurait aimé qu’il y ait une origine des origines, et c’est un fantasme tenace. Malheureusement on ne tombe que sur des querelles, peut être les plus terribles de toutes : Mesdames et Messieurs, ce soir à la maison du tourisme grand match de catch : Adam et Eve contre Darwin, les évolutionnistes contre les créationnistes... Même Dieu dans sa solitude retirée n’y échappe pas, car quel Dieu ? A Mme Cottard qui tentait, dans le petit train qui les conduit chez les Verdurin, de se concilier les bonnes grâces du Baron de Charlus en prêchant l’œcuménisme, Charlus s’empresse de répondre d’un ton froid : « on m’a appris que ma religion était la seule vraie » A quel Dieu vais-je être fidèle pour échapper au cauchemar de mon choix si tant est que je le puisse ? Au Dieu de la Bible qui passe une alliance avec son peuple, à celui d’Einstein qui ne joue pas aux dés, à celui d’Hans Jonas, impotent devant l’apocalypse d’Auschwitz ?

Et ses origines que je crois être les miennes, en tout cas que je veux m’approprier, au fond, au bout du parcours, sont elles à moi, sont elles véritables, vraies ? Comment puis je le vérifier, cela est si fragile, si incertain, le double flux incessant du temps qui me traverse où me conduit-il ? « Je retourne vers ma mère » aurait dit Françoise Dolto avant de mourir.

 

Car même objecter à ses origines, déplorer ou contester celles du voisin, c’est encore remettre en marche la machine. Ainsi, vous, là, ici, qui m’écoutez, vous auditeurs attentifs, n’avez vous pas, vous aussi, possédé une ferme quelque part en Afrique ? Vous ne vous rappelez plus ? Non ? Alors peut être vous êtes vous longtemps couché de bonne heure ?

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Société alpine de philosophie - dans Rencontres-débats
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