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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 20:27

 

Le Printemps du Livre – Grenoble

Édition 2011 : « L'origine »

 

Débat philosophique en partenariat avec la Société alpine de philosophie

 

Mercredi 26 janvier 2011, Bibliothèque municipale du Centre-ville, Grenoble, 18 h 30 – 20 h

 

« Sommes-nous prisonniers de nos origines ? »

 

Avec la participation de :

  • Thierry Vincent, psychiatre et psychanalyste, Grenoble,

  • Pascale Ancel, maître de conférences de sociologie, Université Pierre Mendès France – Grenoble 2,

  • Thierry Ménissier, maître de conférences de philosophie politique, UPMF – Grenoble 2, président de la Société alpine de philosophie

 

Introduction, par Thierry Ménissier

L’origine, un questionnement philosophique

 

Je me réjouis du dialogue que nous allons nouer ce soir entre trois (ou quatre) disciplines représentant les sciences humaines et sociales : la sociologie, la psychiatrie/la psychanalyse, la philosophie sont conviées à examiner la question de savoir si nous sommes prisonniers de nos origines. Et derrière ce dialogue, c’est un autre dialogue qui se noue entre ces sciences et la littérature, car nous sommes invités par nos amis du Printemps du Livre – Grenoble pour débuter la série des manifestations de cette année : ce soir, nos disciplines en discussion sont tournées vers les ouvrages et les auteurs qui seront invités dans quelques mois et qui concernent une autre forme de connaissance de l’origine. Par ce questionnement, nous nous préparons donc à accueillir l’expérience de l’origine que d’autres ont affrontée.

 

Ce thème de l’origine, je voudrais le présenter brièvement grâce à quatre séries de remarques.

D’abord, il apparaît très difficile de définir exactement la notion d’origine : elle se confond avec le début de quelque chose, d’un processus ou d’une série existentiels, qu’il s’agisse de l’origine personnelle (celle des individus en fonction de leur existence particulière) ou collective (celle des groupes humains dans l’histoire). Aussi bien, cette idée semble immédiatement déterminée comme « cause » et non seulement comme « début ». Elle se confond donc avec les « influences ». De surcroît, cette idée d’influence doit s’entendre de manière à la fois objective et subjective, car du point de vue des humains l’origine peut être appréhendée comme « reconstitution personnelle d’une cause dans un récit personnel » ; et de fait, lorsqu’on demande à quelqu’un quelles sont ses origines, il répond notamment en fonction du regard qu’il porte sur son itinéraire personnel, voire en fonction de la nostalgie qu’il éprouve vis-à-vis de ce que le temps a éloigné de lui : son enfance, une terre natale, le souvenir d’un paradis perdu.

 

Ensuite, la notion d’origine sature le discours médiatique et social, elle apparaît à nos contemporains comme tout à fait importante – le fait que vous soyez venus si nombreux ce soir le confirme –, et il semble même qu’elle imprègne de manière importante le discours intérieur. Pour la comprendre, et afin d’en renouveler le contenu, il apparaît très intéressant de débuter par un élargissement de la notion vague d’origine entendue non comme ce qui est au début, mais comme ce qui nous oriente dans notre parcours. Et alors se pose tout un ensemble de question. Car qu’est-ce qui fait origine ? Pour une seule et même personne, quelle est la « vraie source » de l’origine, l’origine réellement authentique ? Trouve-t-on la réponse à ces question dans la dimension sociologique, dans la dimension historique (et selon quelle échelle de temps : une génération, un siècle, un millénaire ?), ou dans la dimension psychanalytique des secrets et des traumas personnels et familiaux (et sur ce point la même question revient : à quelle profondeur humaine entendre la question de l’influence originelle de notre famille sur notre action personnelle ?), voire dans la dimension religieuse (car du point de vue d’un croyant, la question de l’origine ne se confond-elle pas avec une interrogation plus ample encore sur l’origine et sur les fins de l’homme ?) ? Ou bien, la solution réside-t-elle dans…tout cela à la fois ?

Un tel repérage donne littéralement le vertige. Si bien qu’il semble nécessaire, pour une même personne et quelle qu’elle soit, de parler de ses origines, au pluriel. Une telle manière de procéder trahit du moins le souci de ne rien oublier dans la connaissance de soi. Et peut-être qu’entreprendre un tel examen de conscience, un examen aussi intégral, est nécessaire une fois en sa vie ; on peut d’ailleurs citer des exemples célèbres en philosophie en faveur d’un tel souhait de commencement radical de la vie philosophique à partir de l’examen des origines et des influences : ici, et comme on sait, le récit qui constitue les deux premières parties du Discours de la méthode de Descartes apparaît même fondateur pour l’expérience philosophique. Peut-être aussi qu’un tel examen ne peut s’achever ni être mené « une bonne fois pour toutes » : le récit des origines, le réglage du bon point de vue sur nos origines ne dépendent-ils pas des circonstances, toujours particulières, du moment où on les établit ? Jamais absolutisable, le discours personnel des origines apparaît en ce sens lui-même soumis au temps ; et bien qu’elle ne soit jamais absolue pour des êtres soumis au temps comme nous le sommes, l’assignation à une origine se confondrait avec la tentation de fixer un présent en fonction d’un passé plus ou moins mythique.

 

D’ailleurs, et c’est ma troisième série de remarques, lorsqu’on affronte la question de son origine, qu’il s’agisse de l’examen objectif des origines sociales aussi bien que de l’analyse de la référence personnelle à l’origine, se fait jour une tension très intéressante et importante entre la continuité et la rupture. Du fait de cette tension, l’examen de l’origine peut être vécu sur le mode du conflit. Un tel conflit est même fréquent. Est-il nécessaire, d’une manière ou d’une autre ? Peut-on ne pas être en conflit avec son ou avec ses origines ? Ce conflit, sans constituer un état statique, représente-t-il un passage plus ou moins obligé ? Et plus généralement, la tension entre continuité et rupture, éventuellement vécue sur le mode du conflit, que traduit-elle dans le processus de constitution intérieur des personnes ? Désigne-t-elle la mise en œuvre d’un renouvellement ? Evoque-t-elle l’espoir d’une création de soi ? Qu’est-ce qui est en jeu derrière ces questions souvent fondamentales et pénibles du dilemme entre la fidélité ou la trahison à ses origines ? Le conflit intime quant à l’origine – basé sur un jeu entre la proximité et la prise de distance avec ce qui nous influence – n’offre-t-il pas…l’opportunité de réinventer régulièrement ses origines ?

 

Enfin, et en sondant un lieu commun assez prégnant, pour être heureux, faut-il être fier de ses origines ? Ou bien, la sérénité, voire l’authenticité, sont-elles au prix d’une certaine indifférence vis-à-vis de ses origines, comme si seuls les innocents pouvaient avoir les mains pleines ? Mais qui peut réellement croire cela, à part celui qui s’illusionne sur la possibilité de se fuir lui-même ? A cet égard, la question qui nous rassemble n’est-elle pas mal posée (pardon à nos amis du Printemps du Livre !) – car elle apparaît comme sans fin possible : la question de savoir si l’on peut « échapper » à ses origines ne fait jamais qu’induire le caractère problématique de celles-ci. Mais d’un autre côté elle est…intelligemment mal posée (bravo à nos amis du Printemps !), puisque cela dénote qu’il existe un niveau fantasmatique de l’origine. L’origine n’est-elle pas pour chacun de nous un indépassable fantasme ?

 

 

L’origine, de l’inquiétude collective au souci de soi

Thierry Ménissier

 

De mon point de vue de philosophe politique, la question de l’origine trouve aujourd’hui un écho dans les débats sur l’identité nationale. Se pencher sur cet aspect des choses me paraît fournir pour la discussion de ce soir une variante intéressante qui concerne ces êtres collectifs que sont les peuples et les nations : pour eux, en effet, la question de l’origine a été et continue d’apparaître comme susceptible de fournir certaines clés fondamentales pour leur identité. J’entends par cette notion la capacité de s’autoidentifier, c’est-à-dire à la fois celle de se reconnaître soi-même et de se distinguer des autres.

Or, sur le plan de la réflexion politique, la question de l’origine ainsi posée se trouve nettement associée aux notions de mémoire et de patrimoine. L’origine fait identité, si je peux dire, sous la condition d’une activation de la mémoire du patrimoine, ou sous celle d’une réactivation permanente de celui-ci par celle-là. Elle fait identité, mais aussi elle fait authenticité.

Il n’est pour s’en convaincre que de se rendre compte de l’importance pour les peuples et les nations des événements originaires. On peut d’ailleurs relever non seulement la quantité, mais également la variété de ces derniers dans l’histoire. Il semble même permis de les trier en fonction des différentes époques de la conscience politique, et de ce fait d’après les types de régimes de la vie collective : les monarchies imposent le sacre du roi comme événement fondateur, les aristocraties font de même pour les exploits héroïques, et privilégient les moments de l’exploit guerrier sur le champ de bataille, enfin les démocraties valorisent les soulèvements populaires voire les révolutions. L’on pourrait même dire, en renversant la perspective, que le type d’événement originaire choisi par tel ou tel société comme le sien la qualifie en profondeur, ou du moins fournit des clés de compréhension de la manière dont son régime se définit.

De surcroît, la tripartition que nous venons d’évoquer – le sacre, le combat des héros, la révolution – semble suggérer qu’il existe dans l’histoire humaine une sorte de processus de sécularisation de l’origine : aux origines plus ou moins légendaires des rois consacrées par le sacre, et aux exploits mythiques des héros succèdent la réaction collective d’émancipation, la libération des peuples – phénomène originaire typiquement moderne. Et pourtant, il est remarquable qu’en dépit de cette sécularisation, l’origine des sociétés continue d’être soumise à une tendance à l’héroïsation dans laquelle s’institue la tentation du mythe.

Cela tient à ceci que l’histoire des hommes constitue par elle-même ce patrimoine qui est nécessaire pour cultiver et féconder les relations entre la mémoire et l’identité. Mais il s’agit d’un patrimoine toujours appréhendé en fonction de la rétrospection, et par suite en fonction des inquiétudes du présent. Par suite il est normal de trouver dans les phénomènes originaires historiques la base de véritables mythes politiques. Georges Duby a remarquablement montré comment un événement tel que la bataille de Bouvines (1214) – un fait d’armes tout de même assez secondaire – avait pu fournir bien longtemps après, au XIXe siècle, des éléments pour la construction nationale française à partir d’une rétrospection à la fois consciente, savante et pourtant non objective (voir son ouvrage Le dimanche de Bouvines).

Il n’existe probablement pas de vie politique ni même d’existence collective possible sans un certain rapport à l’origine. La situation contemporaine semble nous permettre de remettre en question ce schéma – mais en réalité elle le confirme : en effet, dans le processus actuel de globalisation mondiale, des entités autrefois séparées (les marchés nationaux) se trouvent mis en relation, au point que, l’échange primant désormais la fondation, il semblerait que le traitement classique des relations entre l’origine et l’identité soit désormais relégué au second plan. Cependant, il n’est en rien, car, ainsi qu’on le voit aujourd’hui en France, le fantasme de l’identité nationale s’est rallumé comme un foyer mal éteint – tout se passe comme si le processus de globalisation engendrait une forme de retour de flamme de la question de l’identité-origine de nations dont le patrimoine souffrirait d’un risque de dissolution (selon certaines analyses, à une autre échelle l’essor de l’islamisme radical obéirait à la même logique). Tout se passe donc aujourd’hui comme par le passé, face à ce qui est vécu par les communautés humaines comme une menace d’appauvrissement ou d’acculturation, en tout cas comme un risque de dissolution des caractères essentiels qui leur permettent d’être ce qu’elles sont.

Pas de vie collective sans rapport à l’origine donc. Mais il convient de nuancer ce constat, par exemple en se souvenant de ce qu’a trouvé Rousseau dans ses recherches sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, dans le Second discours. Voulant élucider le paradoxe selon lequel l’homme est né libre mais que « partout il est dans les fers », le philosophe genevois remarque que l’inégalité entre les hommes est historique, car elle s’ancre dans une origine précise (à savoir dans l’institution de la propriété privée : « le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le premier fondateur de la société civile... »). Pour autant, l’inégalité est sans fondement, en tout cas elle ne peut servir de fondement pour légitimer une politique de l’inéquité. La distinction rousseauiste entre origine et fondement nous permet de penser que s’il existe des phénomènes originaires, pouvant même faire office de fondation idéologique pour certaines politiques, ils ne sauraient valoir comme fondement véritable pour légitimer intégralement ces politiques. Nulle fondation historique ne correspond au fondement de la nature humaine. Les origines historiques d’un fait ne valent pas légitimement à ce titre. Derrière la distinction entre origine et fondement, c’est donc la question cruciale de la légitimité qui est posée. Par conséquent, le résultat de la remarquable analyse de Rousseau est que l’origine ne fournit pas la clé d’une légitimité incontestable.

Nous pouvons donc arrêter le bilan suivant : un certain rapport à l’origine apparaît nécessaire, et pourtant il convient de se méfier du discours de l’origine – car toute origine est rétrospective, construite, relative à une manière de vivre qu’elle sert à consolider et à justifier. Les réflexions du politiste Benedict Anderson nous sont ici d’un certain secours : dans L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme (paru en anglais en 1983, traduit en français en 1996 aux éditions La Découverte), cet auteur montre que la nation moderne constitue une « communauté politique imaginaire » (ou imaginée). Les sentiments d’appartenance et d’identité sont une production fantasmatique, passionnelle bien plus que rationnelle, qui permet de tenir liés les éléments particuliers de sociétés traversées par des différends et des conflits.

La vie politique fait qu’on ne peut aisément échapper au fantasme de l’origine : il faut cependant se garder aussi bien de surdéterminer que de minorer le lien entre origine et identité nationales. La surdétermination engendre le nationalisme, la xénophobie, l’agressivité envers les étrangers ; la minoration provoque la perte de soi, et relève d’un renoncement non moins suspect à son propre patrimoine. Des deux côtés se profilent de considérables dangers. De manière inéluctable, pour les communautés politiques, le rapport à l’origine est donc doublement inquiétant.

Faut-il en rester là ? Je pense que non : il est possible de transformer – ou du moins d’espérer transformer – un tel rapport à l’origine. Un certain « traitement philosophique » de la question de l’origine semble permis, oui, un « traitement », comme on parle d’une cure, d’un soin. Il est possible de requalifier la question de l’origine comme souci philosophique, une telle opération fournit même les clés d’une réinvention du rapport à soi. La doctrine stoïcienne est ici d’un certain secours : Epictète, le philosophe esclave que les hommes libres venaient écouter, on s’en souvient, commence son Manuel par la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. La considération différenciée de ces deux cas, le tri scrupuleux des événements qui nous affectent en fonction des deux catégories – ces tâches nous émancipent tout en nous ramenant à nous-mêmes, nous permettent de ne plus souffrir. Il n’y a plus aucune raison de se plaindre. C’est dans un même esprit que procède le philosophe empereur Marc-Aurèle dans ses Pensées, dans les fameuses réflexions « pour lui-même » (Ta eis héauton est en effet, en grec, le titre exact de l’ouvrage, ce qu’on pourrait traduire par : « à moi-même ») qu’il composa dans sa campagne contre les Quades, quelque part sur le Danube, peut-être à proximité de l’actuelle Slovaquie.

L’empereur-philosophe a consacré tout le premier livre de son ouvrage à l’énumération détaillée de ce qu’il doit à autrui : une minutieuse analyse des choses héritées constitue le préalable indispensable à l’entreprise consistant à se connaître soi-même pour vivre mieux, typique du « souci de soi » de la philosophie de cette époque. Ces choses héritées concernent aussi bien les avantages reçus par la situation sociale de sa famille que les traits de caractère qui distinguent Marc-Aurèle de tout autre individu. La méthode suivie consiste à trier successivement les éléments originaires qui ont donné à « l’expérience Marc-Aurèle » sa consistance et sa réflexivité particulière : sont successivement évoqués son grand-père, son père, sa mère, son frère, ses précepteurs, et les quatre ou cinq philosophes qui ont joué un rôle dans la révélation de qu’il est. Il est remarquable que ce bilan, tel une véritable méthodologie du rapport à l’origine de soi, contribue à reconnaître à la fois le principe et la nature de l’héritage reçu, tout en pluralisant ce dernier. De ce fait, aucun fantasme de l’origine dans cet examen de conscience scrupuleux, mais une attention qui mêle l’humilité et la conscience d’être soi à la différence de tout autre individu. Il est également remarquable que les derniers conviés dans l’énumération soient « les Dieux et la fortune » : l’empereur admet l’implication conjointe du destin et du hasard dans le processus complexe qui a abouti à l’émergence de sa nature et à la formation de sa personnalité. La reconnaissance de ce mixte de contingence et de nécessité lui permet de dessiner un rapport heureux à l’origine, car ce qui ressort de ce premier livre, c’est le sentiment que l’auteur, reconnaissant envers tout ce et tous ceux qui lui ont permis d’être qui il est, se trouve disposé à aimer sa vie et à cultiver ses propres talents. Tout se passe en effet comme si la reconnaissance minutieuse de ses origines le libérait et le tournait vers la rencontre active du présent : ce moment initial le dispose à l’étreinte d’une vie affirmative – comme aurait dit Nietzsche – car à la fois vécue, pensée et voulue.

On me permettra donc de conclure ce bref parcours philosophique sur la question de l’origine par un paradoxe, que je formulerai en employant une première personne du singulier dont il me semble qu’elle peut valoir ici pour les peuples comme pour les individus particuliers : c’est en comprenant ce que je n’ai pas inventé que me peux m’assumer ; c’est en saisissant mes origines (par un examen tel que celui réalisé par Marc-Aurèle) que je peux être à l’origine – et que je peux être ma propre origine, nanti de l’humilité de savoir ce dont j’ai hérité.

 

 

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