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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 21:12

                                     Séminaire de printemps

de la Société alpine de philosophie

  27 mars 2010

 

« L’infime progression du mal »

 
(Vous êtiez environ 90 samedi après-midi, dans la grande salle de l'Hexagone, pour réfléchir  la question du mal. Voici quelques uns des
propos qui furent tenus puis discutés)

Présentation : le mal, un problème pour la philosophie

Par Anne Eyssidieux-Vaissermann, agrégée et docteur en philosophie, professeur en classes préparatoires (Lycée Berthollet, Annecy)

 

1)   Le scandale du mal : un défi pour la pensée

Quand on évoque la notion du « mal », on pense souvent à une de ces questions ou à une de leur forme singulière : pourquoi encore et partout des guerres ? Pourquoi les tremblements de terre ou les cyclones ravagent-ils des pays déjà dans la misère ? Qu’est-ce qui motive les tortionnaires ? Comment peut-on faire du mal à un enfant ? Comme le remarquait Pascal « le mal est aisé, il y en a une infinité, le bien est presque unique » (Pensées , 469).

·        Le mal est indicible

L’expérience de la diversité des formes du mal explique peut être la multitude des questions suscitées par l’existence du mal et la volonté de les ressaisir sous une interrogation unique : qu’est-ce que le mal ? On est tenté de penser qu’en regroupant sous un terme unique (le mal) des phénomènes aussi disparates que le péché, la souffrance, la mort, on va résoudre ce que Paul Ricoeur appelait « l’énigme du mal » (Le Mal, un défi à la philosophie et à la théologie). Est-il légitime de tenter de penser le mal, de rendre le mal intelligible ? N’y a-t-il pas dans l’expérience du mal quelque chose qui échappe à toute tentative de le ressaisir par la pensée ?

Les expressions qu’on emploie pour parler du mal sont à cet égard significatives : « il n’y a pas de mots pour dire l’horreur », «  les images qui suivent sont insoutenables » entend-on souvent au journal télévisé pour nous rappeler que les  crimes, les guerres, les massacres ou encore la tyrannie font toujours et encore partie de la scène quotidienne de l’histoire.

Le mal relèverait-il de la catégorie de l’indicible ou de l’innommable ?  Le langage quand il cherche à dire le mal a recours à des moyens détournés. Comme le remarque Ricoeur « il n’y a pas de langage direct, non symbolique du mal subi, souffert ou commis » (le conflit des interprétations) Parler de mal ou du mal ne suffit pas pour apporter les réponses à toutes les questions qui surgissent de l’expérience du mal.

·        Les formes du mal

Dans quelle mesure le concept de « mal » est-il légitime ? Les questions psychologiques, anthropologiques ou métaphysiques liées à la méchanceté peuvent être abordées sans évoquer la notion de mal. L’idée abstraite de « Mal » confond dans une même entité des réalités hétérogènes (naturelles, sociales ou politiques), elle pourrait être le refuge d’un fatalisme paresseux : si l’on souffre, c’est parce qu’il y a du Mal, point final, et on serait dispensé de rechercher les causes réelles des maux.

On distingue différentes formes du mal, on parle de mal moral  pour qualifier des crimes ou des fautes commises par les hommes (meurtres, viols, pillages, mensonges, trahisons, les torts causés à autrui, etc…), de mal physique pour désigner la douleur ou la souffrance subie, celle liée au corps (la vieillesse, la maladie), ou aux catastrophes naturelles (incendies, inondations, tremblements de terre, cyclones, etc…) et de mal métaphysique lorsque l’on parle d’un mal  inhérent à la nature des choses et que l’on comprend comme un élément  nécessaire de notre univers (imperfection du monde).

·        Le cas de Job

Il y a le mal subi et le mal commis, mais l’un n’est pas toujours le corolaire de l’autre. Le récit de Job dans la Bible permet de poser le problème du mal dans toute son acuité : il pose le mal comme un « scandale ». Job, serviteur fidèle de Dieu, qui se détourne du mal est mis à l’épreuve par Dieu, qui entend prouver au diable que sa foi est désintéressée et que même confronté aux maux les plus cruels (perte de tous ses biens, de ses enfants, la maladie, la trahison de ses amis), il ne maudira pas Dieu, mais acceptera les maux comme il a accepté les bienfaits. Job souffre alors qu’il n’a pas péché et qu’il est aux yeux de Dieu le plus vertueux des hommes, sa souffrance apparaît alors comme purement gratuite. Le mal de Job est purement subi, il n’est pas la conséquence d’un mal commis. Job illustre de manière exemplaire la figure du juste souffrant, de la victime innocente et les maux qui s’abattent sur lui sont le symbole d’un mal gratuit et injustifiable.

S’il y a un scandale du mal, c’est qu’il échappe par son excès même à la pensée.

La réalité du mal excède toute tentative de définition et de conceptualisation. Le mal apparait comme ce qui est absurde, injustifiable, inqualifiable. Comme l’écrit Ricoeur, le mal sous la forme du pâtir est « l’insensé par excellence »

 

2)   L’échec des tentatives de justification du mal

Face au scandale du mal, on a tenté d’en atténuer le mal si l’on peut dire, en l’expliquant ou en le justifiant.

·        Le projet des théodicées

C’est le cas pour Job, ses plaintes et ses lamentations sont un appel désespéré  pour trouver une explication à ce qui lui arrive. « Faites moi comprendre en quoi j’ai péché » (Job, 6, 24) Donner un sens à ses souffrances les rendra plus supportables. Mais comprendre les raisons de sa malédiction, c’est tenter de les justifier. Les amis de Job vont tenter d’interpréter le mal comme un châtiment pour des crimes secrets, mais prétendre que les voies du Seigneur sont impénétrables, que « l’homme naît pour souffrir » (Job, 5, 6-7) ne répond pas à la détresse et au dégoût de vivre qui s’emparent de Job.

La théologie et la philosophie ont déployé des trésors d’ingéniosité pour faire du mal un néant  (Saint Augustin) ou la privation d’un bien (Saint Thomas). On peut tenter de justifier le mal d’un point de vue moral (la douleur comme épreuve permettant d’atteindre la vertu) ou métaphysique, en montrant la nécessité de l’imperfection et donc du mal dans l’économie générale de l’univers et de la perfection du tout. La théodicée s’emploie à innocenter Dieu, en rejetant la faute sur l’homme, doué de libre arbitre. Mais pour le croyant lui-même, la foi en Dieu ne résout pas non plus le problème du mal, la foi accroit plutôt comme le souligne Ricoeur « la tension qui naît entre la confiance entière accordée à un Dieu aimant et une opacité aigüe du mal ». Il faut croire en Dieu « en dépit du mal », mais comment Dieu, s’il est toute puissance et bonté, peut-il permettre le mal ? Il faut demander des comptes à Dieu ou dissoudre la réalité du mal.

Les tentatives de rationalisation du mal consistent à transformer le mal en pur non-être ou à le présenter comme une illusion subjective. Imaginer que toutes les choses ont été crées par Dieu à leur intention, c’est interpréter le bien et le mal en fonction de ses propres attentes et désirs. Ainsi pour Spinoza, le mal n’a pas d’essence, il n’a pas de réalité positive. Il est toutefois difficile de dire à l’aveugle qu’il n’a pas à souffrir puisque la cécité fait partie de la perfection de son essence.

Mais cette explication du mal peut difficilement soulager celui qui souffre et fait passer celui qui la défend pour quelqu’un d’insensible à la souffrance d’autrui.

·        La compassion comme limite à la justification

C’est effectivement la souffrance d’autrui qui apparaît comme une limite à toute tentative d’explication rationnelle. L’impossibilité de mettre à distance la souffrance d’autrui nous oblige à prendre conscience des limites de tout discours sur la justification. C’est le face-à-face avec autrui qui doit nous permettre selon Lévinas de ne pas sombrer dans l’indifférence. La misère  ou la souffrance qui s’expriment sur le visage d’autrui doivent être entendues comme un appel à l’aide, comme un « appel au secours de l’autre moi dont l’altérité, dont l’extériorité promettent le salut » (« la souffrance inutile », article publié dans Les Cahiers de la nuit surveillée). La souffrance d’autrui  nous détourne de nos tendances égoïstes, le face-à-face avec une personne en détresse nous fait prendre conscience de nos devoirs et de notre responsabilité, nous faisant quitter le discours de la justification pour celui de la compassion.

Il est à noter que le candidat de la Zone Xtrême dont on entend les plaintes et les hurlements est enfermé dans une boite, on ne voit pas son visage. Pour Lévinas, c’est en cessant de nous dérober à la responsabilité devant laquelle nous place la souffrance d’autrui, que nous pouvons être nous-mêmes : « le fait de ne pas se dérober à la charge qu’impose la souffrance des autres  définit l’ipséité même. » (Difficile liberté, 1995) Même si ce type de discours comporte ses propres insuffisances et limites (jusqu’à quel point pouvons-nous partager et comprendre la souffrance d’autrui ? la douleur physique n’est-elle pas incommunicable ? la mort d’autrui ne nous laisse-t-elle pas démunis et impuissants ? voir les analyses de Luc Boltanski, la souffrance à distance), on peut lui reconnaître le mérite d’être plus humain qu’un discours de la justification du mal.

Le problème du mal embarrasse la philosophie parce qu’il la confronte à ses propres limites et l’oblige à reconnaître qu’elle n’est peut être pas la plus à même pour parler du mal, ou du moins qu’elle doit laisser place, comme le dit Ricoeur à d’autres « niveaux de discours sur le mal. » L’échec des théodicées à rendre compte du mal conduit à admettre l’insuffisance d’un « mode de penser soumis à l’exigence de cohérence logique, cad  à la fois de non-contradiction et de totalité systématique » pour résoudre l’énigme du mal.

 

3)   L’énigme du mal

Force est d’accepter que le mal fait problème, qu’il est « le scandale du monde », qu’il est pour nous « le problème majeur », que « c’est lui qui fait pour nous du monde un problème » (Lavelle, le Mal et la Souffrance). La fin de la guerre froide, les progrès des sciences, la croissance économique, les aides de l’Etat-Providence ont pu faire espérer pendant la période d’après guerre une extinction progressive des guerres, de la pauvreté, de la famine ou des épidémies les plus dévastatrices, la multiplication des conflits, l’apparition d’une nouvelle forme de pauvreté et d’exclusions, les violences urbaines ou scolaires, les affaires financières et de corruption nous ont contraint à admettre qu’il était illusoire de penser se débarrasser un jour du mal.

·        Un mal radical

Rendre raison du mal, c’est une manière de se tenir à distance du mal, le considérer comme quelque chose qui nous concerne mais reste extérieur à nous. Mais poser le mal au sein même de la nature humaine, le penser comme une figure de l’inhumain dans l’humain, c’est admettre la proximité du mal et reconnaître qu’il constitue un problème incontournable, qui concerne tous les hommes sans exception. Il ne suffit donc pas de reconnaître le caractère aporétique de la pensée du mal, il faut aussi en mesurer la radicalité.

Le mal est un fait incontestable « que le monde est mauvais, c’est là une plainte aussi ancienne que l’histoire et même que la poésie » nous dit Kant, mais comme l’ont souligné H. Arendt ou E. Lévinas, les crimes qui ont été commis pendant la seconde guerre mondiale doivent nous conduire à prendre en compte de nouvelles formes de mal vis-à-vis desquelles les concepts forgés par la théologie ou la philosophie se révèlent impuissants : l’absence de tout motif ou de toute raison compréhensible dans les crimes commis par les responsables nazis, « l’arbitraire irréductible du mal ‘méchant’, du mal sans répondant ni réponse » écrit Lévinas (« le scandale du mal » publié dans les Nouveaux Cahiers anéantit toute tentative de compréhension, voir la rend obscène. Ceux qui comme Arendt dans Eichmann à Jérusalem ou le réalisateur de Shoah, Claude Lanzmann  insistent sur le refus de donner à leur propos le statut d’énoncé théorique sur la nature du mal ou ses raisons : tenter de dépasser le « cas Eichmann » en se posant des questions d’ordre général telles que pourquoi les Allemands ? Pourquoi les Juifs plutôt que d’autres ?, c’est s’engager dans une voie sans issue ou tomber dans ce que Lanzmann appelle « l’obscénité absolue du projet de comprendre ». Cela ne signifie nullement qu’il faille se taire devant l’horreur des crimes ou se voiler la face, mais plutôt que le fait de vouloir les expliquer ne peut que nous conduire à masquer ou édulcorer la radicalité du mal commis.

·        qui renvoie à l’effrayante banalité du mal

Il ne faut à cet égard pas se méprendre sur la formule d’Arendt : « la banalité du mal ». Dans le compte rendu qu’elle fait du procès Eichmann en 1971, elle met en évidence le fait qu’Eichmann soit un individu parfaitement ordinaire.

Cela ne signifie nullement que le mal soit banal, encore moins qu’il faille le banaliser. Mais qu’il puisse être commis par des êtres ordinaires, obéissant à des ordres, faisant ce qu’ils considèrent comme leur devoir sans se poser de questions, voilà ce qui est insondable, incompréhensible. Si le mal était le fait d’êtres objectivement monstrueux, il pourrait être le fait d’être « inhumains » et l’humanité serait sauve. Le mal réside dans l’absence de pensée.

·        dont les sciences sociales ont du mal à rendre compte

La psychologie sociale apporte de nouveaux éléments d’explication en mettant en évidence des mécanismes psychologiques de soumission à l’autorité. Ainsi, dans les années 60, Stanley Milgram et une équipe de chercheurs de l’Université de Yale en psychologie sociale met au point une expérience destinée à montrer qu’un individu exposé à une autorité considérée comme légitime peut aller jusqu’à causer la mort d’autrui

L’expérience de Milgram a été récemment transposée sur un plateau de télévision par le réalisateur Christophe Nick pour dénoncer notre supposée soumission à la télévision. (« le jeu de la mort » émission diffusée le 17 mars dernier sur France 2). Les candidats ignorent qu’ils participent à un faux jeu de télévisé où il s’agit d’interroger une personne sur une liste d’associations de mots à mémoriser. A chaque erreur du questionné, le questionneur est invité à lui administrer une décharge électrique, suivant une progression de 20 à 460 volts. Obéissant aveuglément au meneur de jeu, 81 % des candidats ont administré une décharge électrique virtuellement mortelle. Les auteurs en concluent que « là où, il y a 50 ans, un peu plus de 60% des sujets obéissaient au scientifique et allaient au bout de la série de décharges, nous sommes aujourd’hui 81% à accepter d’administrer des décharges électriques. », concluant que « nous obéissons davantage à la télévision qu’à n’importe quelle instance. », suggérant que l’emprise exercée par la télévision dépasse celle de la science. Outre les problèmes de scientificité de l’expérience, le problème n’est pas celui du pouvoir des médias sur l’individu, mais de cette possibilité, que l’on ne peut refuser d’admettre mais qui n’en est pas moins absolument injustifiable, que chacun d’entre nous peut (dans certaines circonstances certes, sous l’influence d’une autorité, etc…) être capable du pire. C’est une erreur semble-t-il de croire que notre société individualiste a plus développé que les précédentes une capacité à résister.

Force est pourtant de constater que l’on ne peut pas vraiment expliquer les mécanismes à l’œuvre dans les processus d’obéissance. Il est impossible de tracer un profil type de l’individu soumis à l’autorité, ni d’évaluer exactement le rôle du milieu socio-professionnel et du caractère. Les psychologues continuent de débattre de la part respective de la situation et de l’individu. Milgram notait déjà que « l’obéissance et la désobéissance ont pour origine un aspect complexe de la personnalité, mais je sais que nous ne l’avons pas trouvé. » « il est presque impossible, même pour un psychologue social, de prédire a priori avec succès qui a le plus de chance de désobéir qu’un autre. »

·        L’hypothèse de la psychanalyse

La psychanalyse freudienne éclaire la question du mal en la renvoyant à la constitution psychique du sujet. Freud dans l’Inquiétante Etrangeté et autres essais, quelques types de caractère dégagés par le travail psychanalytique  analyse le personnage de Gloucester dans Richard III de Shakespeare, qui permet de comprendre que si les hommes acceptent de souffrir et de ne pas se révolter contre les maux qu’ils ont à subir dans leur existence (chagrins, soucis, deuils, maladie, injustices, etc..), c’est parce qu’ils espèrent trouver un jour une compensation à leurs souffrances. Pour Freud, l’existence de la culture repose sur un compromis fragile entre les instincts auxquels nous devons renoncer pour que la vie en société soit possible et l’espoir ou la promesse d’une compensation. La méchanceté naît de la rupture de ce « pacte » passé entre les hommes et la Providence. Gloucester s’estime victime de l’injustice, et fait de sa difformité physique, (le mal subi), la raison et la justification de sa méchanceté sans bornes (le mal commis). S’il faut renoncer à toute compensation, la volonté se révolte et s’efforce de faire le mal pour le mal. Le discours psychanalytique dévoile à partir d’une réflexion sur un « caractère  d’un personnage de fiction, une vérité qui nous concerne tous, la possibilité d’une méchanceté sans limites, dès lors que nous avons le sentiment d’être lésés : « nous nous croyons tous fondés à nous plaindre de la nature et du destin en raison de préjudices congénitaux et infantiles ; nous exigeons tous un dédommagement pour des blessures précoces de notre narcissisme »

·        La littérature permet de sonder les abîmes du mal

 La littérature nous permet d’appréhender le mal dans sa radicalité. Ce qui est pour la philosophie et la théologie un défi constitue pour la littérature un matériau dont la richesse est inépuisable. Non sans ambiguïté, la littérature exprime notre fascination mêlée de répulsion pour le mal et l’horreur. Mais le plaisir ne peut être éprouvé que parce que le mal est tenu à distance, qu’il n’est pas expérimenté, ni subi réellement par celui qui n’en est que le spectateur et pas la victime. Le discours littéraire sur le mal permet de sonder les abîmes du mal et de la méchanceté, d’aller jusqu’au bout de la connaissance du mal, à se projeter dans une « logique de l’abject » comme l’écrit Georges Bataille (la littérature et le mal).  Il ne s’agit pas d’expliquer ou de justifier le mal mais de le donner à voir sous toutes ses facettes, de le prendre en compte comme une possibilité inscrite au cœur même de l’être humain. La littérature pose cette question : jusqu’où est-il possible de vouloir le mal ? Peut-on vouloir le mal pour le mal ?  Kant excluait cette possibilité d’une volonté diabolique qui choisirait délibérément le mal comme maxime de son action. La faute morale consiste à reconnaître l’existence et la validité universelle de la loi morale, tout en s’en exceptant.

Ainsi toute tentative d’explication renvoie à cette origine insondable. « Il n’existe […] pas pour nous de raison compréhensible pour savoir d’où le mal moral aurait pu tout d’abord nous venir » nous dit Kant dans La religion dans les limites de la simple raison. Le fait qu’il vient des racines mêmes de l’humain est précisément ce qui rend difficile toute compréhension et toute justification.

Faut-il pour autant renoncer à tenter de penser le mal ? L’échec des tentatives de justification ou d’explication du mal doit plutôt être entendu comme une invitation à reprendre le questionnement et à penser le mal autrement.

 

4)   Penser le mal comme catégorie de l’agir

Le mal relève aussi de la sphère pratique, on peut poser le mal comme catégorie de l’agir et non de la pensée. La question n’est ainsi pas tant de parvenir à comprendre ou à justifier l’existence du mal, que de réussir à trouver les moyens de lutter contre la mal.

Les discours juridiques, médicaux ou politique nous font passer à un autre mode de confrontation avec le mal. On ne peut rester simple spectateurs quand il s’agit de crimes, de maladie ou de corruption, ni mettre à distance pour le contempler esthétiquement. Il faut trouver dans l’urgence des moyens d’arrêter les progrès du mal.

On peut alors définir le mal en tant qu’il relève de la sphère pratique comme « ce contre quoi on lutte, quand on a renoncé à l’expliquer » (Ricoeur) « le scandale du mal » est « ce qui ne doit pas être et que l’action doit combattre »

·        Le mal comme moyen d’action

Le mal n’est pas toujours quelque chose que nous avons à subir, il pourrait devenir un des moyens de l’action, s’il est utilisé à bon escient. Reconnaître que le mal fait partie de nos moyens d’agir, c’était déjà la leçon de Machiavel. Il faut agir en considérant le moindre mal.

Que l’on cherche à bannir le mal ou à en faire un moyen de l’action, il faut regarder le mal en face. Cela suppose que l’on reconnaisse la présence du mal comme partie intégrante de notre existence et que l’on cesse d’en faire quelque chose qui s’imposerait à nous sous la forme d’un destin ou d’une nécessité.

La reconnaissance du mal en nous ne va pourtant pas de soi. Beaucoup d’efforts sont faits pour contourner l’existence du mal, éviter d’affronter directement le problème, se voiler la face en quelque sorte. Ainsi en est-il des discours de la médiation (le médiateur apparaissant comme le personnage providentiel chargé de dissoudre les conflits sociaux ou guerriers) ou de la prévention du mal (on peut penser aux comités de prévention de la délinquance ou de prévention des conflits entre Etats). Le langage ordinaire trahit aussi cette préoccupation : parler de révoltés plutôt que de délinquants, de malades plutôt que de criminels, etc…Tous ces déplacements sémantiques sont signes des hésitations des démocraties « à regarder leurs crimes en face », signe de cette « dérive gestionnaire du mal » Anticiper le mal, tenter d’en atténuer les effets par les vertus de la médiation, c’est admettre pourtant que le mal est là.

·        Le pouvoir et le mal

Que le mal fasse partie de nos moyens d’agir, c’est particulièrement évident dans la pratique du pouvoir. Le mal apparaît ici sous de multiples aspects : corruption, mensonge, violence, atteinte à la liberté d’expression, violation des droits de l’homme, pratique de la torture, « raison d’Etat » qui permet parfois de justifier des actions condamnables d’un point de vue moral. « La politique développe des maux spécifiques qui sont précisément maux politiques, maux du pouvoir politique. » écrit Ricoeur (Histoire et vérité) Le lien étroit qui unit le pouvoir au mal est l’indice « d’une rationalité spécifique du politique » et permet de mettre en évidence ce qui constitue le paradoxe du pouvoir selon Ricoeur  cad le fait que « le plus grand mal adhère à la plus grande rationalité, qu’il y a une aliénation politique parce que le politique est relativement autonome »

Cela signifie que l’on ne peut opposer les conceptions  qui admettent que le mal fait partie des outils dont dispose le pouvoir (Machiavel) ou qui font de thème de l’aliénation politique le point de départ de leur critique de l’Etat (Marx) et de l’autre celles qui assignent à la communauté politique la tâche de parvenir au Souverain Bien (Aristote) ou la réalisation de la liberté (Rousseau, Hegel). Quelle que soit la fin assignée à l’existence politique, elle aura nécessairement affaire à la question du mal. S’il faut chercher une séparation, elle se situerait plutôt entre le politique comme manière de penser la vie dans la cité comme organisation raisonnable qui cherche la meilleure forme d’existence possible et la politique comme prise de décision, qui implique l’usage de la contrainte, de la force, et parfois même de la violence. Que l’on prenne le cas d’une tyrannie où le pouvoir est exercé de manière arbitraire (sans lois) et sans el consentement des citoyens, ou le cas d’un corps politique issu du consentement des citoyens qui décident de mettre en commun leur personne et leur volonté « sous la suprême direction de la volonté générale » (Rousseau, Du contrat social, I, 6), la possibilité du mal resurgit toujours, parce que la contrainte demeure le seul moyen de préserver le pacte passé (« quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps ») et parce que l’abus de pouvoir cad les efforts que fait la volonté particulière contre la volonté générale ou encore le gouvernement contre la Souveraineté, ne peut être complètement écartée, mais qu’il s’agit  du « vice inhérent et inévitable qui dès la naissance du corps politique tend sans relâche à le détruire. »

La possibilité du mal est inhérente à toute forme de pouvoir et de gouvernement, qu’il soit tyrannique, despotique, républicain, monarchique ou démocratique. Il ne s’agit pas de diaboliser le pouvoir, ni faire du pouvoir le mal en soi, mais prendre acte du fait que le pouvoir est « dans l’histoire, la plus grande occasion du mal et la plus grande démonstration du mal » écrit P. Ricoeur, Histoire et vérité, « le paradoxe politique »

D’autre part, si l’on peut définir le mal comme pratique et moyen de l’action, à partir d’une réflexion sur le pouvoir politique, il ne faut pas oublier l’autre dimension du mal politique, qui vient moins de l’attitude de  ceux qui exerçent le pouvoir que du comportement des citoyens qui doivent aussi rester vigilants et agir contre les menaces de corruption ou d’atteinte à leurs libertés fondamentales. Le mal peut venir du comportement des individus et du choix qu’ils ont peuvent faire entre une participation active au pouvoir et une attitude passive et indifférente vis-à-vis de la chose publique. C’est la leçon que l’on peut tirer de la lecture de Tocqueville. Le plus grand des maux qui menace la démocratie vient de la tendance à l’individualisme qui domine dans les sociétés démocratiques et conduit progressivement chaque individu à se consacrer uniquement à la recherche de son bien-être, plus que de la nature de la démocratie. Ce qui peut surgir alors, par la faute même des citoyens, c’est une nouvelle forme d’oppression, un mal qui surgit que « les anciens mots de despotisme et de tyrannie » sont inadéquats pour en rendre compte. On peut donc chercher les racines du mal (démocratique ou totalitaire) du côté de l’attitude du citoyen vis-à-vis des formes d’oppression qu’il rencontre : c’est bien parce que le mal totalitaire trouve sa force et sa condition d’existence dans l’absence de pensée, dans le refus de donner aux actes que nous commettons qu’il constitue une menace pour toute société et qu’il peut survivre à la disparition des régimes totalitaires.

·        La punition et la peine

Enfin le mal peut aussi apparaître en politique sous la forme de la punition ou de la peine infligée par les autorités civiles et juridiques à celui qui a commis un crime. Comme nous y engage Michel Foucault dasn Surveiller et punir, la réflexion sur les formes successives qu’a pu prendre ce pouvoir de punir au cours des siècles permet de révéler l’une des facettes du paradoxe du pouvoir. Est-il légitime de répondre au mal (commis) par un mal (subi), de faire le mal pour arrêter le mal ? La justice se trouve nécessairement confronté à cette question dans la mesure où elle ne peut démontrer son autorité que si les sanctions pénales sont appliquées. Mais peut-on considérer la peine, mal volontairement infligé au criminel (tortures, supplices, condamnation à mort, emprisonnement, etc….) comme un remède efficace contre le mal qu’il a commis ? On peut aussi se demander si la fonction principale du pouvoir est d’inciter à faire le bien ou plus modestement d’empêcher de faire le mal.

Penser le mal comme pratique, que ce soit du côté de ceux qui exercent le pouvoir ou de ceux qui renoncent à participer aux affaires de la cité, c’est se donner les moyens de repenser notre attitude face au mal et chercher les moyens d’y remédier.

 

Bibliographie restreinte

 

v Emmanuel Kant, La religion dans les limites de la simple raison¸ éd. Vrin

v Paul Ricoeur, le Mal, un défi à la philosophie et à la théologie, éd. Labor et fidès, 1978

                  Philosophie de la volonté, t. II la Symbolique du mal, éd. Aubier, 1960

                       Histoire et vérité, « le paradoxe politique », Seuil, 1964

                       « le scandale du mal », article dans la revue Esprit, juil-août 1988

v Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, éd. Gallimard, Folio, histoire, 1963

v Emmanuel Lévinas,  « le scandale du mal » dans Les Nouveaux Cahiers été 1986, n° 85

v Georges Bataille, La littérature et le mal, éd Gallimard, folio

v D. Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais, éd. Folio Essais

v Francis Wolff, article : le mal dans Notions de philosophie, t. II, éd folio essais, 1995

v Le mal, n° 38 de la nouvelle revue de psychanalyse, Gallimard, automne 1988

v La philosophie et le Mal, collectif sous la direction de C. Chalier dans Studia Philosophica, vol. LII, Deutsche Bibliothek, 1993

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

jean-louis 30/07/2016 07:56

Bon, mais tant qu'on ne se demande pas : qu'Est-ce que c'est que le mal ? Ou Par rapport à quoi, selon quel critère ceci ou cela est le mal, on risque de faire du tourisme.
Et si, comme on ne le remarque jamais, on veut poser la question du mal sans inviter l'idée d'autorité morale, (le pauvre Job s'adresse à elle) si on en fait une affaire purement personnelle, là on est désemparé. Il faudrait trouver le critérium commun absolu.
Absolu = indiscutable
Commun = valable pour les autres ET pour soi.
En attendant, on constate simplement que la morale, c'est quelque chose que l'on n'a pas la liberté de ne pas respecter puisque c'est ce dont on se sert pour condamner ou complimenter quelqu'un. Autrement dit, la morale (conception du bien et du mal) est immorale, au sens où elle doit nous posséder, annihiler notre liberté. C'est ce dont on se sert pour avoir du pouvoir sur quelqu'un.

Clovis Simard 10/07/2012 01:12

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