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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 20:27

 

Le Printemps du Livre – Grenoble

Édition 2011 : « L'origine »

 

Débat philosophique en partenariat avec la Société alpine de philosophie

 

Mercredi 26 janvier 2011, Bibliothèque municipale du Centre-ville, Grenoble, 18 h 30 – 20 h

 

« Sommes-nous prisonniers de nos origines ? »

 

Avec la participation de :

  • Thierry Vincent, psychiatre et psychanalyste, Grenoble,

  • Pascale Ancel, maître de conférences de sociologie, Université Pierre Mendès France – Grenoble 2,

  • Thierry Ménissier, maître de conférences de philosophie politique, UPMF – Grenoble 2, président de la Société alpine de philosophie

 

Introduction, par Thierry Ménissier

L’origine, un questionnement philosophique

 

Je me réjouis du dialogue que nous allons nouer ce soir entre trois (ou quatre) disciplines représentant les sciences humaines et sociales : la sociologie, la psychiatrie/la psychanalyse, la philosophie sont conviées à examiner la question de savoir si nous sommes prisonniers de nos origines. Et derrière ce dialogue, c’est un autre dialogue qui se noue entre ces sciences et la littérature, car nous sommes invités par nos amis du Printemps du Livre – Grenoble pour débuter la série des manifestations de cette année : ce soir, nos disciplines en discussion sont tournées vers les ouvrages et les auteurs qui seront invités dans quelques mois et qui concernent une autre forme de connaissance de l’origine. Par ce questionnement, nous nous préparons donc à accueillir l’expérience de l’origine que d’autres ont affrontée.

 

Ce thème de l’origine, je voudrais le présenter brièvement grâce à quatre séries de remarques.

D’abord, il apparaît très difficile de définir exactement la notion d’origine : elle se confond avec le début de quelque chose, d’un processus ou d’une série existentiels, qu’il s’agisse de l’origine personnelle (celle des individus en fonction de leur existence particulière) ou collective (celle des groupes humains dans l’histoire). Aussi bien, cette idée semble immédiatement déterminée comme « cause » et non seulement comme « début ». Elle se confond donc avec les « influences ». De surcroît, cette idée d’influence doit s’entendre de manière à la fois objective et subjective, car du point de vue des humains l’origine peut être appréhendée comme « reconstitution personnelle d’une cause dans un récit personnel » ; et de fait, lorsqu’on demande à quelqu’un quelles sont ses origines, il répond notamment en fonction du regard qu’il porte sur son itinéraire personnel, voire en fonction de la nostalgie qu’il éprouve vis-à-vis de ce que le temps a éloigné de lui : son enfance, une terre natale, le souvenir d’un paradis perdu.

 

Ensuite, la notion d’origine sature le discours médiatique et social, elle apparaît à nos contemporains comme tout à fait importante – le fait que vous soyez venus si nombreux ce soir le confirme –, et il semble même qu’elle imprègne de manière importante le discours intérieur. Pour la comprendre, et afin d’en renouveler le contenu, il apparaît très intéressant de débuter par un élargissement de la notion vague d’origine entendue non comme ce qui est au début, mais comme ce qui nous oriente dans notre parcours. Et alors se pose tout un ensemble de question. Car qu’est-ce qui fait origine ? Pour une seule et même personne, quelle est la « vraie source » de l’origine, l’origine réellement authentique ? Trouve-t-on la réponse à ces question dans la dimension sociologique, dans la dimension historique (et selon quelle échelle de temps : une génération, un siècle, un millénaire ?), ou dans la dimension psychanalytique des secrets et des traumas personnels et familiaux (et sur ce point la même question revient : à quelle profondeur humaine entendre la question de l’influence originelle de notre famille sur notre action personnelle ?), voire dans la dimension religieuse (car du point de vue d’un croyant, la question de l’origine ne se confond-elle pas avec une interrogation plus ample encore sur l’origine et sur les fins de l’homme ?) ? Ou bien, la solution réside-t-elle dans…tout cela à la fois ?

Un tel repérage donne littéralement le vertige. Si bien qu’il semble nécessaire, pour une même personne et quelle qu’elle soit, de parler de ses origines, au pluriel. Une telle manière de procéder trahit du moins le souci de ne rien oublier dans la connaissance de soi. Et peut-être qu’entreprendre un tel examen de conscience, un examen aussi intégral, est nécessaire une fois en sa vie ; on peut d’ailleurs citer des exemples célèbres en philosophie en faveur d’un tel souhait de commencement radical de la vie philosophique à partir de l’examen des origines et des influences : ici, et comme on sait, le récit qui constitue les deux premières parties du Discours de la méthode de Descartes apparaît même fondateur pour l’expérience philosophique. Peut-être aussi qu’un tel examen ne peut s’achever ni être mené « une bonne fois pour toutes » : le récit des origines, le réglage du bon point de vue sur nos origines ne dépendent-ils pas des circonstances, toujours particulières, du moment où on les établit ? Jamais absolutisable, le discours personnel des origines apparaît en ce sens lui-même soumis au temps ; et bien qu’elle ne soit jamais absolue pour des êtres soumis au temps comme nous le sommes, l’assignation à une origine se confondrait avec la tentation de fixer un présent en fonction d’un passé plus ou moins mythique.

 

D’ailleurs, et c’est ma troisième série de remarques, lorsqu’on affronte la question de son origine, qu’il s’agisse de l’examen objectif des origines sociales aussi bien que de l’analyse de la référence personnelle à l’origine, se fait jour une tension très intéressante et importante entre la continuité et la rupture. Du fait de cette tension, l’examen de l’origine peut être vécu sur le mode du conflit. Un tel conflit est même fréquent. Est-il nécessaire, d’une manière ou d’une autre ? Peut-on ne pas être en conflit avec son ou avec ses origines ? Ce conflit, sans constituer un état statique, représente-t-il un passage plus ou moins obligé ? Et plus généralement, la tension entre continuité et rupture, éventuellement vécue sur le mode du conflit, que traduit-elle dans le processus de constitution intérieur des personnes ? Désigne-t-elle la mise en œuvre d’un renouvellement ? Evoque-t-elle l’espoir d’une création de soi ? Qu’est-ce qui est en jeu derrière ces questions souvent fondamentales et pénibles du dilemme entre la fidélité ou la trahison à ses origines ? Le conflit intime quant à l’origine – basé sur un jeu entre la proximité et la prise de distance avec ce qui nous influence – n’offre-t-il pas…l’opportunité de réinventer régulièrement ses origines ?

 

Enfin, et en sondant un lieu commun assez prégnant, pour être heureux, faut-il être fier de ses origines ? Ou bien, la sérénité, voire l’authenticité, sont-elles au prix d’une certaine indifférence vis-à-vis de ses origines, comme si seuls les innocents pouvaient avoir les mains pleines ? Mais qui peut réellement croire cela, à part celui qui s’illusionne sur la possibilité de se fuir lui-même ? A cet égard, la question qui nous rassemble n’est-elle pas mal posée (pardon à nos amis du Printemps du Livre !) – car elle apparaît comme sans fin possible : la question de savoir si l’on peut « échapper » à ses origines ne fait jamais qu’induire le caractère problématique de celles-ci. Mais d’un autre côté elle est…intelligemment mal posée (bravo à nos amis du Printemps !), puisque cela dénote qu’il existe un niveau fantasmatique de l’origine. L’origine n’est-elle pas pour chacun de nous un indépassable fantasme ?

 

 

L’origine, de l’inquiétude collective au souci de soi

Thierry Ménissier

 

De mon point de vue de philosophe politique, la question de l’origine trouve aujourd’hui un écho dans les débats sur l’identité nationale. Se pencher sur cet aspect des choses me paraît fournir pour la discussion de ce soir une variante intéressante qui concerne ces êtres collectifs que sont les peuples et les nations : pour eux, en effet, la question de l’origine a été et continue d’apparaître comme susceptible de fournir certaines clés fondamentales pour leur identité. J’entends par cette notion la capacité de s’autoidentifier, c’est-à-dire à la fois celle de se reconnaître soi-même et de se distinguer des autres.

Or, sur le plan de la réflexion politique, la question de l’origine ainsi posée se trouve nettement associée aux notions de mémoire et de patrimoine. L’origine fait identité, si je peux dire, sous la condition d’une activation de la mémoire du patrimoine, ou sous celle d’une réactivation permanente de celui-ci par celle-là. Elle fait identité, mais aussi elle fait authenticité.

Il n’est pour s’en convaincre que de se rendre compte de l’importance pour les peuples et les nations des événements originaires. On peut d’ailleurs relever non seulement la quantité, mais également la variété de ces derniers dans l’histoire. Il semble même permis de les trier en fonction des différentes époques de la conscience politique, et de ce fait d’après les types de régimes de la vie collective : les monarchies imposent le sacre du roi comme événement fondateur, les aristocraties font de même pour les exploits héroïques, et privilégient les moments de l’exploit guerrier sur le champ de bataille, enfin les démocraties valorisent les soulèvements populaires voire les révolutions. L’on pourrait même dire, en renversant la perspective, que le type d’événement originaire choisi par tel ou tel société comme le sien la qualifie en profondeur, ou du moins fournit des clés de compréhension de la manière dont son régime se définit.

De surcroît, la tripartition que nous venons d’évoquer – le sacre, le combat des héros, la révolution – semble suggérer qu’il existe dans l’histoire humaine une sorte de processus de sécularisation de l’origine : aux origines plus ou moins légendaires des rois consacrées par le sacre, et aux exploits mythiques des héros succèdent la réaction collective d’émancipation, la libération des peuples – phénomène originaire typiquement moderne. Et pourtant, il est remarquable qu’en dépit de cette sécularisation, l’origine des sociétés continue d’être soumise à une tendance à l’héroïsation dans laquelle s’institue la tentation du mythe.

Cela tient à ceci que l’histoire des hommes constitue par elle-même ce patrimoine qui est nécessaire pour cultiver et féconder les relations entre la mémoire et l’identité. Mais il s’agit d’un patrimoine toujours appréhendé en fonction de la rétrospection, et par suite en fonction des inquiétudes du présent. Par suite il est normal de trouver dans les phénomènes originaires historiques la base de véritables mythes politiques. Georges Duby a remarquablement montré comment un événement tel que la bataille de Bouvines (1214) – un fait d’armes tout de même assez secondaire – avait pu fournir bien longtemps après, au XIXe siècle, des éléments pour la construction nationale française à partir d’une rétrospection à la fois consciente, savante et pourtant non objective (voir son ouvrage Le dimanche de Bouvines).

Il n’existe probablement pas de vie politique ni même d’existence collective possible sans un certain rapport à l’origine. La situation contemporaine semble nous permettre de remettre en question ce schéma – mais en réalité elle le confirme : en effet, dans le processus actuel de globalisation mondiale, des entités autrefois séparées (les marchés nationaux) se trouvent mis en relation, au point que, l’échange primant désormais la fondation, il semblerait que le traitement classique des relations entre l’origine et l’identité soit désormais relégué au second plan. Cependant, il n’est en rien, car, ainsi qu’on le voit aujourd’hui en France, le fantasme de l’identité nationale s’est rallumé comme un foyer mal éteint – tout se passe comme si le processus de globalisation engendrait une forme de retour de flamme de la question de l’identité-origine de nations dont le patrimoine souffrirait d’un risque de dissolution (selon certaines analyses, à une autre échelle l’essor de l’islamisme radical obéirait à la même logique). Tout se passe donc aujourd’hui comme par le passé, face à ce qui est vécu par les communautés humaines comme une menace d’appauvrissement ou d’acculturation, en tout cas comme un risque de dissolution des caractères essentiels qui leur permettent d’être ce qu’elles sont.

Pas de vie collective sans rapport à l’origine donc. Mais il convient de nuancer ce constat, par exemple en se souvenant de ce qu’a trouvé Rousseau dans ses recherches sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, dans le Second discours. Voulant élucider le paradoxe selon lequel l’homme est né libre mais que « partout il est dans les fers », le philosophe genevois remarque que l’inégalité entre les hommes est historique, car elle s’ancre dans une origine précise (à savoir dans l’institution de la propriété privée : « le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le premier fondateur de la société civile... »). Pour autant, l’inégalité est sans fondement, en tout cas elle ne peut servir de fondement pour légitimer une politique de l’inéquité. La distinction rousseauiste entre origine et fondement nous permet de penser que s’il existe des phénomènes originaires, pouvant même faire office de fondation idéologique pour certaines politiques, ils ne sauraient valoir comme fondement véritable pour légitimer intégralement ces politiques. Nulle fondation historique ne correspond au fondement de la nature humaine. Les origines historiques d’un fait ne valent pas légitimement à ce titre. Derrière la distinction entre origine et fondement, c’est donc la question cruciale de la légitimité qui est posée. Par conséquent, le résultat de la remarquable analyse de Rousseau est que l’origine ne fournit pas la clé d’une légitimité incontestable.

Nous pouvons donc arrêter le bilan suivant : un certain rapport à l’origine apparaît nécessaire, et pourtant il convient de se méfier du discours de l’origine – car toute origine est rétrospective, construite, relative à une manière de vivre qu’elle sert à consolider et à justifier. Les réflexions du politiste Benedict Anderson nous sont ici d’un certain secours : dans L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme (paru en anglais en 1983, traduit en français en 1996 aux éditions La Découverte), cet auteur montre que la nation moderne constitue une « communauté politique imaginaire » (ou imaginée). Les sentiments d’appartenance et d’identité sont une production fantasmatique, passionnelle bien plus que rationnelle, qui permet de tenir liés les éléments particuliers de sociétés traversées par des différends et des conflits.

La vie politique fait qu’on ne peut aisément échapper au fantasme de l’origine : il faut cependant se garder aussi bien de surdéterminer que de minorer le lien entre origine et identité nationales. La surdétermination engendre le nationalisme, la xénophobie, l’agressivité envers les étrangers ; la minoration provoque la perte de soi, et relève d’un renoncement non moins suspect à son propre patrimoine. Des deux côtés se profilent de considérables dangers. De manière inéluctable, pour les communautés politiques, le rapport à l’origine est donc doublement inquiétant.

Faut-il en rester là ? Je pense que non : il est possible de transformer – ou du moins d’espérer transformer – un tel rapport à l’origine. Un certain « traitement philosophique » de la question de l’origine semble permis, oui, un « traitement », comme on parle d’une cure, d’un soin. Il est possible de requalifier la question de l’origine comme souci philosophique, une telle opération fournit même les clés d’une réinvention du rapport à soi. La doctrine stoïcienne est ici d’un certain secours : Epictète, le philosophe esclave que les hommes libres venaient écouter, on s’en souvient, commence son Manuel par la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. La considération différenciée de ces deux cas, le tri scrupuleux des événements qui nous affectent en fonction des deux catégories – ces tâches nous émancipent tout en nous ramenant à nous-mêmes, nous permettent de ne plus souffrir. Il n’y a plus aucune raison de se plaindre. C’est dans un même esprit que procède le philosophe empereur Marc-Aurèle dans ses Pensées, dans les fameuses réflexions « pour lui-même » (Ta eis héauton est en effet, en grec, le titre exact de l’ouvrage, ce qu’on pourrait traduire par : « à moi-même ») qu’il composa dans sa campagne contre les Quades, quelque part sur le Danube, peut-être à proximité de l’actuelle Slovaquie.

L’empereur-philosophe a consacré tout le premier livre de son ouvrage à l’énumération détaillée de ce qu’il doit à autrui : une minutieuse analyse des choses héritées constitue le préalable indispensable à l’entreprise consistant à se connaître soi-même pour vivre mieux, typique du « souci de soi » de la philosophie de cette époque. Ces choses héritées concernent aussi bien les avantages reçus par la situation sociale de sa famille que les traits de caractère qui distinguent Marc-Aurèle de tout autre individu. La méthode suivie consiste à trier successivement les éléments originaires qui ont donné à « l’expérience Marc-Aurèle » sa consistance et sa réflexivité particulière : sont successivement évoqués son grand-père, son père, sa mère, son frère, ses précepteurs, et les quatre ou cinq philosophes qui ont joué un rôle dans la révélation de qu’il est. Il est remarquable que ce bilan, tel une véritable méthodologie du rapport à l’origine de soi, contribue à reconnaître à la fois le principe et la nature de l’héritage reçu, tout en pluralisant ce dernier. De ce fait, aucun fantasme de l’origine dans cet examen de conscience scrupuleux, mais une attention qui mêle l’humilité et la conscience d’être soi à la différence de tout autre individu. Il est également remarquable que les derniers conviés dans l’énumération soient « les Dieux et la fortune » : l’empereur admet l’implication conjointe du destin et du hasard dans le processus complexe qui a abouti à l’émergence de sa nature et à la formation de sa personnalité. La reconnaissance de ce mixte de contingence et de nécessité lui permet de dessiner un rapport heureux à l’origine, car ce qui ressort de ce premier livre, c’est le sentiment que l’auteur, reconnaissant envers tout ce et tous ceux qui lui ont permis d’être qui il est, se trouve disposé à aimer sa vie et à cultiver ses propres talents. Tout se passe en effet comme si la reconnaissance minutieuse de ses origines le libérait et le tournait vers la rencontre active du présent : ce moment initial le dispose à l’étreinte d’une vie affirmative – comme aurait dit Nietzsche – car à la fois vécue, pensée et voulue.

On me permettra donc de conclure ce bref parcours philosophique sur la question de l’origine par un paradoxe, que je formulerai en employant une première personne du singulier dont il me semble qu’elle peut valoir ici pour les peuples comme pour les individus particuliers : c’est en comprenant ce que je n’ai pas inventé que me peux m’assumer ; c’est en saisissant mes origines (par un examen tel que celui réalisé par Marc-Aurèle) que je peux être à l’origine – et que je peux être ma propre origine, nanti de l’humilité de savoir ce dont j’ai hérité.

 

 

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 09:34

 

SOMMES NOUS PRISONNIERS DE NOS ORIGINES ?

 

Les Origines constituent une formidable machine à penser. Disons qu’elles en constituent l’occasion, peut être pas la seule, mais d’importance quand même. On ne pense pas beaucoup en réalité, c’est d’ailleurs ce que Freud pensait. Le cerveau est un système qui tend à vous éviter de penser. Un système très automatisé, comme une sorte de pilote automatique de la vie quotidienne qui nous installe en roue libre la plupart du temps et qui nous laisse donc faire tout un tas de conneries, dont après, parfois, on vient se plaindre chez le psychanalyste : « pourquoi je fais des trucs pareils, moi ? » Et oui au fond, pourquoi ? Même si on est intelligent, surtout si on est intelligent d’ailleurs : « le propre des cons, disait Audiard, le père, c’est qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont cons ».

 

Alors on se penche sur son passé, on se dit : « si j’ai fait ce truc si bête que je n’ai pas pu m’empêcher de faire malgré tout, c’est qu’il y a une raison, il doit y avoir une histoire dans mon passé qui m’a conduit à agir ainsi, un truc qui cloche quelque part… » Et là c’est parti, et c’est parti pour un bon moment, surtout si c’est encouragé par un psy, le gars qui vous dit : « allez y dites les choses comme elles vous viennent, ne vous censurez pas, lassez vous aller, on triera bien toujours dans tout ce que vous allez sortir, vous allez voir ce que vous allez voir ou plutôt entendre… »

On a mis en route la machine à penser et ça a des effets évidemment, et surprenant encore. On ne pensait pas tellement jusque là, et voilà qu’on en dort plus la nuit ou que ça vous prend dans la rue, au moment où on avait tout autre chose à faire. C’est la mémoire, la machine à penser, enfin la remémoration : « non, mais pourquoi je pense à ce truc là maintenant sans rapport avec ce que je fais ? » Et pour peu que le psy appuie un peu plus sur le bouton mémoire, on se met vraiment à penser et c’est très gênant : « qu’est ce qui m’arrive, qui je suis finalement, qu’est-ce que je fais, etc, etc ». Tout ça va finir par faire des problèmes à la maison…

 

Et puis ce n’est pas fini, on constate même que plus c’est fini, plus ça commence. La mémoire est vraiment une chose curieuse, ça n’est pas du tout un réservoir à souvenir dans lequel on va puiser. La mémoire est involontaire, enfin presque complètement, c’est un flux qui vous prend et qui ne vous lâche plus, dont on est, disons le ici aujourd’hui, prisonnier et pour peu que le psy, c’est son travail d’ailleurs – il faut bien qu’il serve à quelque chose - appuie encore un peu plus, ça devient terrible, on se retrouve comme dans la BD de Blake et Mortimer, Le piège diabolique dans laquelle Mortimer a pris les commande d’une machine à remonter le temps sabotée et qui l’entraine absolument n’importe où, sans qu’il ne puisse rien contrôler. Dans la version plus pédante des choses, c’est le choc des roues du carrosse du baron de Charlus sur les pavés de l’hôtel particulier des Guermantes qui remet en route, dans « Le temps retrouvé », toute la recherche du temps perdu. Vous prenez un bruit anodin, trivial, et vous tombez sur « longtemps je me suis couché de bonne heure », l’origine du récit. C’est effrayant. Car voilà bien le problème de la remémoration, elle file inéluctablement happée par la machine des origines et elle file vraiment, parfois elle vous file le vertige, la trouille, en tout cas, à tous les coups, elle vous file un récit. Un récit filé, tramé, Quelque chose dont on se dit, un peu triomphant, un peu soulagé : « voilà bien l’origine de l’histoire, par où tout commence.

 

« J’ai possédé une ferme en Afrique, au pied du Ngong ». Ce serait là l’origine des choses. Remarquez qu’on a à peine besoin d’en savoir plus finalement, pour imaginer ce qui pourrait se passer. Tout, après, ne sera que quelques enjolivements, tout le récit de Karen Blixen va découler de cette affirmation : un objet original, la ferme, un lieu originaire l’Afrique, un temps originel, le passé simple de la possession africaine. On est au cœur de la machine à penser, de la contrainte mnésique filant vers l’origine : la recherche de l’original, de l’originaire, de l’originel. Une trilogie hasardeuse. Mais nul besoin des trois, deux suffisent : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. » Un lieu, un temps et, si l’on a lu Flaubert qui a mis des jours et des jours pour accoucher de cette phrase faussement simple, on sait bien que l’originale, la princesse Salammbô, est d’autant plus présente qu’elle n’est pas encore mentionnée. L’incipit fonctionne encore avec l’originel seul : « longtemps je me suis couché de bonne heure »

Et puis soudain, l’on s’avise que l’origine du récit est tout sauf un début, nul besoin d’incipit : « Toute ma vie j’ai été hanté par les eaux » conclut Norman Mac Lean à la fin de La rivière du septième jour. Les origines constituent à proprement parler un lieu hanté. Voilà que la fin du récit en est l’origine et pèse sur lui comme un fantôme. Mac Lean au delà de l’achèvement proprement dit du récit a vu juste : la rivière est une extraordinaire métaphore de là quête des origines. Prenez Conrad, Au cœur des ténèbres : après avoir remonté la rivière Africaine le narrateur Marlowe retrouve enfin Kurtz, l’homme qui avait déserté le comptoir et qui vit maintenant au milieu d’une tribu indigène qui le vénère comme un Dieu. « Il était écrit que je resterai fidèle au cauchemar de mon choix ». Une sentence emblématique de la machine à penser les origines, de la matrice originaire pourrait-on dire. Une sentence que récupère à son propre compte un James Ellroy qui fait rouvrir l’enquête sur l’assassinat de sa mère, élucide deux ou trois affaires de meurtre au passage, une mère dont la disparition violente irrigue en grande partie son œuvre littéraire : l’Amérique des années 50-60, Le Dahlia noir, l’affairisme politique crapuleux. Tout cela n’est pas rien.

 

Voilà l’affaire : la quête des origines vous prend à contre courant, on remonte le fleuve, le temps, où celui qui passe est une fiction comme une autre, nous somme pris dans un autre flux, incessant qui nous ramène dans l’autre sens là où temps, objets et lieux tendent à se confondre, à se mêler. Un vrai cauchemar. Nous sommes des spécialistes de la nage à contre courant, c’est notre destin humain, il ne faut pas imaginer Sisyphe heureux, mais Sisyphe nageant ! L’origine est ombilicale, c’est un début sans commencement, une conclusion sans fin, de quoi lire ou relire Pascal dans ses plus belles pages : que peut comprendre l’homme, cette créature finie à l’univers infini dans lequel il se meut. Double captivité du temps humain, celui qui passe et celui vers où l’on revient : la pensée est une remontée du fleuve dont les eaux coulent inéluctablement autour de nous. Ou double peine, si l’on veut : non content d’être prisonnier de cet assujettissement, il nous faut encore être renvoyé d’où nous émigrons, le système des charters ne date pas d’hier. Curieuse aussi, cette idée de toujours vouloir renvoyer l’autre à ses origines pour l’évincer. Les origines, il n’y a d’ailleurs plus que l’apocalypse pour y mettre un terme, ainsi dans la version d’Au cœur des ténèbres filmée par Francis Ford Coppola, Kurtz/Marlon Brando qui jette au bout du parcours à Marlowe/Martin Sheen : « drop the bomb, kill them all ». La solution finale est toujours la solution pour en finir avec les origines de l’autre. Autrement, il reste la solution Cioran : « tout est superflu, le vide aurait suffi ».

Tout nous convoque vers cet ombilic analogue à celui décrit par Freud dans le rêve, ce moment inanalysable par lequel le rêve, mais après tout la vie, se déploie, ce lieu où s’entremêlent inextricablement vérité et fantasme. L’origine façonne ses inversions infinies et les perpétuent : « origine du fantasme et fantasme des origines », tel était le titre célèbre d’un article de Laplanche et Pontalis dans les années 70. Mais cela ne marche pas qu’avec le fantasme, cela marche avec n’importe quel mot : bonheur, malheur, bêtise ou destin… Mais « haine » est peut être celui qui marche le mieux.

 

Il n’y a pas d’origine au singulier, il n’y a qu’un pluriel et encore, tellement approximatif ! Croire en la même origine, se grouper pour les défendre et surtout pour y croire ensemble, on sait ce que ça donne : Ein reich, Eine Volk, Eine Fuhrer ! En effet, en plus de nous happer dans la machine à remonter le temps, les origines sont diverses, contradictoires, incertaines, trouées par les souvenirs qui nous ont fuis. Nous sommes des flics de polars adossés à un cadavre, le nôtre, enquêtant sans répit sur nos vies. Nous sommes tous des marranes qui prêtons allégeance à Isabelle la Catholique par devant alors que nous sommes des juifs errants à la maison. Nous n’en finissons pas de vouloir nous accorder sur nos origines et c’est bien cela la névrose, la contradiction originaire ou son refus pur et simple. C’est ainsi que la remontée du fleuve, de ce fleuve que nous avons descendu sans même nous souvenir de l’avoir fait, nous assaille de ses révélations : Natacha, oui celle la même qui faillit fuir en traineau dans la nuit glaciale moscovite avec son amant en rompant avec son fiancé, le prince André, celle là même qui se réconcilie avec lui après sa blessure à la bataille de Borodino, c’est ma mère, nous révèle et nous avoue Tolstoï dans une postface à Guerre et Paix, voilà comment l’origine du récit se retourne en récit des origines. Nous nous hâtons à l’envers, mais peut être est-ce l’endroit après tout, le bon endroit pour nous faire créer des fictions meilleures que les précédentes en tous les cas qui nous conviennent mieux au moment où nous en sommes du courant de vie qui nous emporte, et surtout que nous croyons plus vraies. Filer vers la vérité de ses origines. Aragon a raison contre Althusser : il n’y a pas de faits, que du «mentir vrai ». D’ailleurs nous n’avons pas le choix sous peine de naufrage. Allez demander aux adolescents ce qu’ils doivent faire quand ils découvrent que selon la célèbre phrase de René Char leur héritage n’a été précédé d’aucun testament, et pour cause : il ne leur reste qu’à tenter de mener une vie d’inventaire, leur vie d’inventaire. Cela peut même commencer avant, porté par le fantasme maternel le plus commun : « Non mais d’où viens-tu pour t’être mis dans un état pareil ? » C’est cela, oui : d’où viens-tu ?

 

Ah bien sûr, on aurait aimé qu’il y ait une origine des origines, et c’est un fantasme tenace. Malheureusement on ne tombe que sur des querelles, peut être les plus terribles de toutes : Mesdames et Messieurs, ce soir à la maison du tourisme grand match de catch : Adam et Eve contre Darwin, les évolutionnistes contre les créationnistes... Même Dieu dans sa solitude retirée n’y échappe pas, car quel Dieu ? A Mme Cottard qui tentait, dans le petit train qui les conduit chez les Verdurin, de se concilier les bonnes grâces du Baron de Charlus en prêchant l’œcuménisme, Charlus s’empresse de répondre d’un ton froid : « on m’a appris que ma religion était la seule vraie » A quel Dieu vais-je être fidèle pour échapper au cauchemar de mon choix si tant est que je le puisse ? Au Dieu de la Bible qui passe une alliance avec son peuple, à celui d’Einstein qui ne joue pas aux dés, à celui d’Hans Jonas, impotent devant l’apocalypse d’Auschwitz ?

Et ses origines que je crois être les miennes, en tout cas que je veux m’approprier, au fond, au bout du parcours, sont elles à moi, sont elles véritables, vraies ? Comment puis je le vérifier, cela est si fragile, si incertain, le double flux incessant du temps qui me traverse où me conduit-il ? « Je retourne vers ma mère » aurait dit Françoise Dolto avant de mourir.

 

Car même objecter à ses origines, déplorer ou contester celles du voisin, c’est encore remettre en marche la machine. Ainsi, vous, là, ici, qui m’écoutez, vous auditeurs attentifs, n’avez vous pas, vous aussi, possédé une ferme quelque part en Afrique ? Vous ne vous rappelez plus ? Non ? Alors peut être vous êtes vous longtemps couché de bonne heure ?

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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 12:06

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Mercredi 26 janvier 2011

Bibliothèque du Centre-ville, Grenoble, 18 h 30 – 20 h 

                           

Débat en partenariat avec Le Printemps du Livre – Grenoble

Édition 2011 : « L'origine »

 

« Sommes-nous prisonniers de nos origines ? »

 

Avec la participation de :

  • Thierry Vincent, psychiatre,

  • Pascale Ancel (maître de conférences de sociologie, Université Pierre Mendès France – Grenoble 2),

  • Thierry Ménissier, maître de conférences de philosophie politique, UPMF – Grenoble 2, président de la Société alpine de philosophie

Prise dans sa généralité, la notion d'origine évoque à la fois le commencement de quelque chose ou le début de l'existence de quelqu'un, et la provenance ou le milieu d'où ils sont issus. Elle est donc ambiguë, du fait qu'elle met en relation la genèse et les conditions de celle-ci. L'origine est donc supposée marquante, toujours située, voire déterminante de l'orientation prise par un phénomène ou par un être ; il est donc pertinent de se demander si l'on est prisonnier de ses origines. Les enjeux de ce questionnement concernent aussi bien l'identité que la liberté. Cette rencontre (orchestrant les voix de la science de l'homme) a pour but de confronter les positions de disciplines aussi différentes que la psychanalyse, la sociologie et la philosophie.

 

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 14:59

Dans le cadre de la campagne mondiale d'Amnesty International sur Pauvreté, Dignité et Droits Humains

 

conférence-débat "Exiger la dignité ?"  

JEUDI 25 NOVEMBRE 2010 à 20h00                                   logo_noir.jpg                 

 

 

avec l'intervention de Thierry Ménissier, Maître de conférences de philosophie politique à l'UPMF et Président de la Société Alpine de Philosophie.

 

salle de conférence de la Maison du Tourisme de Grenoble

entrée par la terrasse extérieure, escalier rue de la République

 

participation libre aux frais

 

http://aigrenoble.free.fr/

 

 

 

 

 

 

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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 19:09

socrate

 

 

 

 

Maryvonne David-Jougneau, philosophe et membre de la Société alpine de Philosophie, présentera son livre

 

Socrate dissident.

Aux sources d’une éthique pour l’individu-citoyen

(Solin/Actes-Sud, 2010)

 

Le mercredi 12 mai de 18 h 30 à 20 h, à la Bibliothèque municipale du Centre-ville de Grenoble

Daniel Bougnoux (professeur émérite, Université Stendhal Grenoble 3) sera le répondant de l’auteure

 

 

Une présentation de cet ouvrage, ainsi que d’autres textes de l’auteure (dont une conférence donnée à Lausanne sur cette question de la dissidence), sont accessibles sur son site :  http://www.david-jougneau.fr

 

Une présentation de cet ouvrage par Daniel Bougnoux sur le site de la revue NonFiction : www.nonfiction.fr/article-3338-retour_a_socrate.htm

  

Pour accéder à la BMCV :

http://www.bm-grenoble.fr/pratiques/bibliotheques/centre-ville.htm

En espérant vous retrouver nombreux !

 

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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 18:30

 

« Toute vie est bien entendu un processus de démolition »

(Francis Scott Fitzgerald).

 

Vous  étiez venus très nombreux - 170 personnes - écouter Philippe Saltel et Thierry Ménissier, à l’invitation du Printemps du Livre de Grenoble, « s’affronter » pour savoir si la vie est ou non une aventure – et dans quelle ambiance de ferveur intellectuelle. Merci vivement pour votre adhésion si massive à cette forme d’intervention philosophique nouvelle pour nous !

L’articulation principale du débat fut la suivante : en premier lieu, chaque philosophe répondit directement à la question posée ; en second lieu, il développa les conséquences pratiques de sa position, en délivrant en quelque sorte sa propre « morale de l’histoire ».

 

DSCN0167.jpg[Thierry Ménissier et Philippe Saltel : "La vie est-elle une aventure ?"]

           


Thierry Ménissier
– désigné volontaire par son contradicteur ! – débuta volontiers la joute amicale en soutenant qu’à ses yeux la vie est fondamentalement une aventure. Cela tient au caractère contingent (non nécessaire, aléatoire) de ce qui advient : tout aurait toujours pu arriver autrement qu’il arrive, ou ne pas arriver. La régularité que l’on constate parfois dans les phénomènes de la vie et de l’existence ne délivre aucune garantie quant à la possibilité ou quant à l’existence de règles, et il est impossible d’y lire une logique qui assurerait définitivement nos actions.

 

Les choix individuels constituent eux-mêmes le principe d’une désorientation, d’une complexification plus grande encore du cours des choses. De sorte qu’au lieu d’inscrire de la nécessité dans les choses, la liberté augmente au contraire l’indétermination ; si l’on est honnête, il nous faut même admettre qu’elle fait littéralement exploser la quantité de possibles – rien de moins rassurant que la liberté !

Ainsi que l’a magistralement affirmé Machiavel, dans Le Prince la fortuna, principe de surgissement du hasard et de perturbation de nos desseins les plus calculés, est la reine du monde ; le Florentin ajoute que notre virtù – la seule qualité réelle dont nous disposons pour nous tirer d’affaire – doit en permanence composer avec elle.

L’aventure existentielle est d’ailleurs profondément inscrite dans l’identité de la modernité, époque dont nous subissons encore l’influence : au XVIème siècle, lors de cette Renaissance pleine de lucidité, s’inventent les figures du conquistador et du condottiere, que nous retrouvons aujourd’hui sous ces figures de réussite tant vantées que sont l’entrepreneur et le trader.

Si bien des choses paraissent stables en nous et autour de nous, c’est parce que nous sommes bien trop grossiers pour saisir que tout change tout le temps et dans n’importe quel sens. Bref, « aux innocents les mains pleines » !

 

DSCN0160

Philippe Saltel
lui répondit en ces termes : non, la vie n’est pas une aventure. Et cette position se déduit presque de l’étymologie du terme « aventure », « adventure », ce qui doit advenir. L’adventor est celui qui vient visiter, singulièrement les courtisanes, de manière fondamentalement légère. Si légère que personne ne peut dire qu’une authentique histoire d’amour est une aventure – car d’une histoire d’amour, on ne revient jamais indemne. Rien de ce qui arrive de profond ou d’important dans l’existence ne relève de l’aventure : ce que les Haïtiens vivent actuellement n’est pas une aventure, les déportés n’ont jamais écrit qu’ils avaient vécu une aventure. Au mieux, une suite d’événements risqués, une épreuve.

Or, justement, l’existence se présente sous le signe du risque le plus grand. Si l’on considère le tout de l’existence, l’existence dans sa totalité, il est en effet clair que nous ne risquons guère de nous en sortir. La vie est un processus dont l’issue est toujours fatale.

Il est impossible de plus de donner un sens aux événements au moment où on les vit ; ce sont les biographes qui décident rétrospectivement que telle ou telle vie a été une aventure – une vie qu’ils transfigurent d’ailleurs par leurs récits.

Plusieurs fortes références viennent appuyer une telle manière de voir les choses : l’Essai sur l’expérience de la mort, de Paul-Louis Landsberg, ou encore le Mythe d’Icare ou Traité du désespoir et de la béatitude d’André Comte-Sponville.


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Thierry Ménissier reprit la parole pour le second volet de la réflexion. Sommes-nous obligés de jouer les aventuriers ? Nullement. Et pouvons-nous aisément relever le défi que nous impose notre condition ? Pas davantage.

            Il semble qu’avec l’existence nous sommes engagés malgré nous dans un jeu dont nous n’avons pas du tout les moyens de sortir vainqueurs. Dans ce jeu de dupes auquel nous sommes pris, la posture de l’aventurier apparaît forcée, surjouée.

            Ou alors, nous sommes tous des aventuriers, et malgré nous. Il faut écouter le récit malheureux et maudit (pour celui qui le dit comme pour celui qui l’écoute !) du « héros » anonyme de La chute d’Albert Camus : tout peut toujours se jouer lors d’une mauvaise rencontre qui décide d’une vie, parce qu’elle révèle que nous sommes ou non à la hauteur de l’événement.

            Et dans le même temps, écoutons celui qui s’aventure : sa posture n’est-elle pas toujours semblable à celle d’Ismaël, au début du Moby Dick d’Herman Melville ? Quand le sens des choses oscille dangereusement, quand la vie n’adhère plus à la vie, aller à Nantucket, monter à bord du Péquod, s’embarquer pour le grand large sous les ordres du Capitaine Achab, ce vieux fou (« ...ça remplace pour moi le suicide. Avec un grand geste, le philosophe Caton se jette sur son épée, moi, tout bonnement, je prend le bateau »). L’aventure, ce succédané de suicide.

            Bref, le tout de l’affaire, c’est de s’en tirer avec élégance.

            Ici reprendre la lecture de Machiavel, Histoires florentines, VI, 13 : le comte Sforza est en danger et en situation de totale incertitude vis-à-vis de ce que vont tenter contre lui ses puissants ennemis. Or voici ce qu’écrit le Florentin : « Cependant il résolut de faire face à la fortune, et de se déterminer lui-même selon les événements de celle-ci ; car souvent, lorsqu’on agit, se dévoilent les partis qui seraient demeurés cachés si l’on n’avait pas agi » (dans la langue toscane originale : « Pure deliberò di mostrare il viso alla fortuna, e secondo gli accidenti di quella consigliarsi ; perché molte volte, operando, si scuoprono quelli consigli che, standosi, sempre si nasconderebbono »).

            Comment mieux dire que le problème, c’est de s’en remettre courageusement à l’action pour forger son style dans la rencontre des choses adverses ? L’action a sa vertu : « essayer »  (Montaigne !), forcer la fortune à se montrer propice – la liberté consiste à agir malgré tout, même quand tout semble compromis, déjà joué ou vide de sens. Car dans notre situation, rester digne et agir, n’est-ce pas finalement la même chose ?


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Il revint à Philippe Saltel de clore la rencontre : il faut être aventurier. Ce dernier est l’antithèse du héros tragique, lequel ne s’en sort pas. Puisque la vie est sérieuse, devons-nous nous résoudre à être écrasés par ce sérieux ? Bien sûr que non, et dans cette perspective, la figure de l’aventurier est celle d’un homme qui avance courageusement et surtout pas péremptoirement.

Ecoutons Nietzsche qui écrivait que « la vie n’est pas une mijaurée, et Aragon, dans La semaine sainte, affirmant que nous sommes des « graines d’avenir ». Autant de recommandations pour comprendre qu’il est nécessaire de s’offrir à la naissance de son être. De toute façon, toute situation vécue apparaît irréductible à une situation antérieure. D’où cette phrase mystérieuse de Sartre : « L’aventure, c’est l’irréversibilité du temps ».

L’aventurier, donc, un modèle, mais non une idole.


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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 17:12


Jeudi 7 janvier 2010, 93 personnes étaient présentes dans la salle de lecture de la Bibliothèque Municipale du Centre Ville de Grenoble, pour écouter le lumineux exposé du conférencier puis pour débattre sur la signification du projet politique et idéologique du national-socialisme, tel qu'il a été planifié puis exécuté en son temps, mais aussi tel qu'on peut le comprendre dans le contexte du nôtre.

Que signifie la volonté des Nazis d'"effacer 1789 de l'histoire" ? Comment s'est-elle concrétisée en Allemagne dans les années 1930 ? Et comment comprendre ce genre de propositions qui, plus ou moins explicitement, revient aujourd'hui dans un contexte qui n'est plus celui des régimes autoritaires du début du XXe siècle ?



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[Thierry Ménissier et Johann Chapoutot lors de la conférence de ce dernier sur le nazisme]
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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 21:36



Savoir si la vie est une aventure, telle est la (belle et vaste !) question qui réunira, Philippe Saltel et Thierry Ménissier - à l'invitation du Printemps du Livre de Grenoble (précisément consacré cette année à ce thème), pour un  débat contradictoire entre deux philosophes.

 

La formule d'un tel débat est nouvelle pour nous également, et si elle n'est pas désagréable, nous serons amenés à la poursuivre. C'est en tout cas une tentative pour montrer que les philosophes qui animent la Société alpine s'engagent personnellement dans ce qu'ils pensent !  

Il se trouve que les deux interlocuteurs sont justement en désaccord sur plusieurs points - belle occasion de tester philosophiquement leur amitié...

Quant à l'aventure de la vie ou à la vie de l'aventure, voici le texte de présentation rédigé pour la présentation de la rencontre :

"Pour parler d’aventure, il faut supposer que les événements constituant l’existence humaine ne peuvent être intégralement maîtrisés, ni même totalement anticipés. Dans l’aventure, en effet, les aléas jouent un rôle certain vis-à-vis des orientations qu’on a choisies pour son existence ; on se retrouve à la marge de ce qu’on a prévu. On pourrait dire que l’aventureux est celui qui, dans certains domaines ou à certains moments, recherche la fréquentation de telles marges (« de 5 à 7 » ?), tandis que l’aventurier entreprend résolument de les explorer, en reconnaissant paradoxalement l’aléatoire comme un principe directeur : à lui les grands espaces de l’imprévu ! Entendue ainsi, l’aventure constitue-t-elle une notion philosophiquement intéressante, sinon importante ? Deux philosophes d’avis opposés débattront de cette question, en invitant le public à réfléchir avec eux."

Bibliothèque muncipale du centre ville, Grenoble
Jeudi 21 janvier 2010, 18 h 30 - 20 h
Avec Philippe Saltel, professeur de philosophie moderne,
et Thierry Ménissier, maître de conférences de philosophie politique et président de la Société alpine de philosophie, UPMF-Grenoble 2.
Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles

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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 22:09



La Destruction de la cité :

projet et pratiques politiques du nazisme

Conférence de Johann Chapoutot

 

Jeudi 7 janvier 2009, 18 h 30 – 20 h

Bibliothèque municipale du Centre-ville, Grenoble

Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles

 



La rapidité et la vigueur avec lesquelles le régime nazi a été imposé à l'Allemagne indiquent que les différentes étapes de la prise de pouvoir (janvier 1933-août 1934) avaient été mûrement pensées, tant sur le plan tactique (étapes et modalités) que, plus profondément, sur le plan stratégique. Autrement dit, les nazis ne se sont pas bornés à élaborer une technique du coup d'Etat, mais conféraient, de longue date, un sens à cette accession aux responsabilités : il existait une philosophie politique nazie qui, selon les mots mêmes de Goebbels, consistait à "effacer 1789 de l'histoire" - une révolution (celle du 30 janvier 1933) chasse l'autre. Nous tenterons d'expliciter le projet politique nazi en montrant à quel point il est antipolitique : il s'agissait ni plus ni moins que de détruire la cité telle qu'elle était conçue depuis les Lumières.

 

Johann Chapoutot est normalien, diplômé de Science Po Paris, agrégé d’histoire et maître de conférences en histoire contemporaine au Département d’Histoire de l’Université Pierre Mendès France – Grenoble 2. Spécialiste d’histoire culturelle et politique, il est également germaniste Il est l’auteur de : Le national-socialisme et l’Antiquité, PUF, 2008 ; L’âge des dictatures (1919-1945), PUF, 2008 ; à paraître en 2010 : Le meurtre de Weimar, PUF.


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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 07:01




Emmanuel GABELLIERI


Action et contemplation.
Simone Weil par-delà les Anciens et les Modernes

 

Conférence à la Bibliothèque municipale du Centre-ville de Grenoble

Mercredi 9 décembre 2009, 18 h 30-20 h


Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles

 



"Travail et contemplation sont les deux pôles de la pensée" (S. Weil, OC II 1, 49)

 


« Philosophie mystique » (MM. Davy), « Platonisme du XXe s. » (M. Vetö), « Philosophie du travail » (R. Chenavier) ? En définissant travail et contemplation comme les « deux pôles de la pensée » S.Weil met ses commentateurs d’accord. Mais, ignorant ainsi la querelle des Anciens et des Modernes qui a opposé vita contemplativa et vita activa, elle invite à ne pas choisir entre Platon, Marx ou Arendt, à penser ensemble décréation de l’âme et transformation du monde. Par là s’éclaire aussi bien sa conception existentielle de la philosophie que la volonté d’articuler « inspiration » et « action », politique et mystique, et une métaphysique de la médiation et du don reliant à nouveaux frais Grèce, christianisme et modernité.

 


Emmanuel GABELLIERI, Agrégé de philosophie, Docteur ès lettres, est Doyen de la Faculté de Philosophie de l'Université Catholique de Lyon.



Ouvrages publiés 
:


- Simone Weil, coll. « philo-philosophes », Ellipses, 2001

-Etre et Don. Simone Weil et la philosophie, « Bibliothèque Philosophique de Louvain » n°57,

   Editions Peeters, Louvain-Paris 2003 

- « Amor mundi, Amor Dei. S.Weil et H.Arendt » (dir.),  Theophilyon IX-2,  2004

- Nature et création entre sciences et théologie (dir., avec J.M.Exbrayat), Paris, Vrin, 2006 

-  Blondel et la philosophie française (dir.), Parole et Silence, 2007 

- Simone Weil, Action et contemplation (dir., avec M.C.Bingemer), Paris, L’Harmattan, 2008

- Préface à Simone Weil (dir. Ch.Delsol), coll. « Les Cahiers d’Histoire de la philosophie »,

    Cerf, 2009

 

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